la voie du jaguar
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Vierge indienne et Christ noir (XIX)

La Guadalupe des barricades

samedi 15 juillet 2017, par Georges Lapierre

L’essai de Georges Lapierre Vierge indienne et Christ noir,
une « petite archéologie de la pensée mexicaine », paraît en feuilleton,
deux fois par mois, sur « la voie du jaguar ».

En 2006, au cours de l’insurrection de la population de l’État d’Oaxaca, la Vierge de Guadalupe était représentée sur les barricades portant un masque à gaz, c’était la Vierge métisse des insurgés dans les quartiers populaires de la ville, la virgen de la barricada. De 1994 à nos jours, les insurgés indiens et zapatistes du Chiapas représentent la Vierge de Guadalupe le visage en partie dissimulé par un paliacate, le foulard rouge des zapatistes. C’est la Vierge indienne des peuples insurgés. La Vierge au masque à gaz et la Vierge au foulard rouge ne se sont pas encore vraiment rencontrées, et pourtant…

Aujourd’hui le monde indigène revient sur le devant de la scène sociale et politique avec la rébellion zapatiste du Chiapas en 1994 et le Congrès national indigène (CNI), qui s’est créé en 1996 à l’initiative des zapatistes. S’il a rompu les ponts avec le pouvoir et sa politique libérale d’extermination, il n’a pas nécessairement rompu les ponts avec la société métisse. Une large partie de cette population métisse, victime, elle aussi, de la politique du gouvernement, a soutenu les peuples originaires dans leur revendication d’une reconnaissance de leur droit et de leur culture. La défense de la terre et du territoire reste le point central de la lutte sur lequel beaucoup de métis peuvent se retrouver, comme ce fut le cas en 1910. La manière d’envisager la vie en société n’est pas si éloignée l’une de l’autre, les métis n’ont pas totalement rompu leur attachement à un mode de pensée, à une culture qui remonte à l’antiquité mésoaméricaine et qui les différencie encore nettement du gringo nord-américain. Il y a évidemment une grande partie des métis qui sont passés avec armes et bagages du côté des puissants, il y a aussi dans cette guerre de tous contre tous dans laquelle nous a jetés la société marchande le réflexe de pencher du côté du pouvoir et de s’agripper à une position que nous jugeons privilégiée dans la hiérarchie sociale, et qui nous évitera, espoir insensé, d’être emportés par le déluge.

À Oaxaca, las colonias (les quartiers périphériques) sont en grande partie peuplées par des gens venus des villages des montagnes qui entourent la vallée centrale, avec lesquels ces personnes gardent des liens étroits et familiaux. Il y a ainsi une circulation constante entre la périphérie et les communautés indiennes, zapotèques, mixtèques, mixes, chinantèques, triquis, mazatèques, etc. Au cours de la commune d’Oaxaca, en 2006, cette présence indienne a apporté au mouvement des maîtres d’école, essentiellement métis, un état d’esprit particulier avec, en toile de fond, un projet de transformation sociale calqué sur le mode de vie communautaire des peuples indiens. Et c’est en référence à ce mode de vie, que des jeunes métis, qui avaient oublié, en ville, leur origine indienne, pouvaient se dire communalistes. La Vierge des barricades, avec son masque à gaz, se trouvait ainsi à la pointe d’un combat pour un changement de société, puisant dans la nostalgie d’une vie communautaire son inspiration.

Au Chiapas, les belligérants tzotzils, tzeltals, chols, tojolabals, mams et métis ont appelé leur armée, Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) : il s’agit de libérer la nation mexicaine du « mauvais gouvernement » ou du poids d’une classe dirigeante considérée avec juste raison comme prédatrice, favorisant ses propres intérêts ou des intérêts étrangers par rapport aux besoins et nécessités du pays et de sa population. Nous pourrions parler à ce sujet de « complexe colonial » : le Mexicain, qui n’a pas encore totalement rompu avec le cordon ombilical qui le rattache à son origine indienne ayant le sentiment, à mon sens justifié, d’être toujours sous la coupe de puissances étrangères, hier de l’Espagne, aujourd’hui des États-Unis et des entreprises transnationales. Dans « Armée zapatiste de libération nationale », nous retrouvons une double référence historique, celle du mouvement zapatiste de 1910 et celle des mouvements de libération nationale des années 1950 touchant les anciennes colonies. Il s’agit d’inscrire une insurrection indienne d’esprit zapatiste, liée à la défense du territoire, dans un projet de libération nationale.

La Vierge de Guadalupe, la Morena à laquelle s’identifie la population, le petit peuple métis des villes et des campagnes, contient cette double dimension dont nous parlons : en tant que Vierge, elle transcende les traditions religieuses propres à chaque peuple pour se présenter comme une figure du divin qui rassemble dans la même foi (dans la même relation émotionnelle endiguée par l’Église) le monde chrétien. En tant que Tonantzin Guadalupe (Notre Mère Guadalupe), elle rejoint la communauté réelle, ou ses vestiges. Par ses attaches mésoaméricaines, comme figure de Notre Mère, de la Mère primordiale ou encore de la Terre-Mère, elle s’inscrit dans un ensemble de croyances, de pratiques ancestrales et d’usages, qui ont codifié et codifient toujours les rapports entre les gens ; elle devient alors un élément central d’une culture originelle, celle d’une communauté, d’une collectivité ou d’un peuple, qui a laissé ses traces dans la société actuelle.

Dans la première partie intitulée « La Vierge dite de Guadalupe », nous nous sommes intéressés au versant chrétien et occidental de l’image ; dans la deuxième partie, « Tonantzin-Guadalupe », nous avons abordé le versant mésoaméricain « christianisé » de la Vierge, la part de la culture ou des cultures préhispaniques qui s’est perpétuée dans un encadrement chrétien, puis dans un contexte chrétien. Cela nous a conduits à élargir cette analyse au monde métis. Nous avons pu noter que des cosmogonies, des tournures d’esprit, des pratiques ont survécu sous le poids d’une religion dominante, sous le joug de la chrétienté. Cette pensée ne pouvait plus s’exprimer ouvertement, elle est restée dans l’ombre de la pensée dominante, elle est presque devenue corporelle dans le sens où elle s’est perpétuée à travers des pratiques rituelles, des gestes, des habitudes, des pèlerinages, des tisanes, une pensée qui est devenue mémoire des lieux, mémoire des rochers et des grottes, mémoire des muscles, mémoire du temps.

Cette pensée tue, opprimée, cette pensée souterraine, a parfois jailli comme une source revigorante lors des soulèvements des peuples indiens. Ces soulèvements ont été nombreux pendant la colonie, comme la guerre du Miztón où les Indiens rebelles ont tenu en échec les armées du vice-roi Mendoza ; ils se sont poursuivis après l’époque coloniale, parfois sur une grande échelle et sur une longue durée : la rébellion des Yaquis au nord et la guerre du Yucatán au sud, par exemple. Ces révoltes sont peu ou mal connues et beaucoup mériteraient une étude exhaustive. Rappelons ce qu’a écrit à ce sujet l’écrivain mexicain Carlos Montemayor seulement pour ce qui concerne le Chiapas :

« Nous devons nous rappeler qu’il y eut des mouvements armés indigènes dans les cañadas (vallées) de Las Margaritas en 1972 et dans la zone chole, au nord du Chiapas, dans les années 1950 ; qu’il y avait eu des changements politiques importants à la fin des années trente dans les Altos au Chiapas et un autre mouvement armé dans les Altos en 1911 ; une autre insurrection avait eu lieu à la fin du XIXe siècle qui coïncidait avec ce qu’on a appelé la Guerre des castes, qui a duré plus de soixante ans dans la péninsule du Yucatán et une partie de l’État du Chiapas. Nous pourrions remonter en arrière, par périodes de vingt à trente ans, pour arriver en 1712, année où surgit un autre mouvement armé dans les Altos avec des traits fort semblables à ceux du mouvement zapatiste de la fin du XXe siècle. Cette tradition des mouvements armés indigènes n’est pas inconnue dans le monde paysan, mais elle l’est dans le monde moderne. Ainsi l’EZLN est, d’une part, le résultat de cinq cents ans de résistance indigène et, d’autre part, d’au moins trente ans de guérilla mexicaine qui est restée pratiquement inconnue dans le monde. »

Au cours de ces insurrections indigènes, ce qui était tapi, étouffé ou ignoré, refait surface le temps d’une liberté reconquise, comme si la pensée originelle, en brisant la digue qui la maintenait opprimée, retrouvait tout naturellement son cours d’antan. De nouveau tout ce qui avait été censuré et refoulé reprend vie : les pratiques anciennes que l’on croyait définitivement extirpées, les rites que l’on croyait disparus pour toujours. Cette pensée qui sourd des profondeurs où elle se trouvait enfouie ne balaie pas les images chrétiennes (celles-ci font désormais partie du corpus des représentations religieuses et elles ont été adoptées en substitution au corpus ancien), elle les « revitalise » selon les déterminations qui lui sont propres. Elle leur donne un autre contenu, une autre orientation ou alors elle permet au contenu indien qui y sommeillait de germer, de se développer et d’apparaître ouvertement. Nous tenterons dans la troisième partie de cerner ces résurgences de l’antique pensée et les modifications et torsions que ce renouveau de la pensée indienne apporte aux représentations chrétiennes. Nous garderons prudemment en mémoire ce que dit López Austin à ce sujet. Dans l’introduction à son livre Los Mitos del Tlacuache [1], il écrit qu’il part de deux postulats : « que les religions indigènes actuelles du Mexique ne sont pas des versions contemporaines de la religion préhispanique, et que, cependant, elles dérivent en grande partie d’elle ». pour conclure que « les religions indigènes actuelles procèdent aussi bien de la religion mésoaméricaine que du christianisme ».

Le soulèvement des Indiens tzeltals de Cancuc en 1712 à la suite du refus de l’Église de reconnaître la Vierge apparue à une jeune femme indienne fournira la matière première à notre réflexion.

(À suivre)

Notes

[1López Austin, 1996.

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