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Unión Hidalgo, isthme de Tehuantepec
Des visages et des murs

lundi 25 décembre 2017, par Traba

À Unión Hidalgo, les murs ont une histoire. Et même si le tremblement de terre de septembre a défiguré le village [1], le collectif Binni Cubi y a laissé son empreinte.

Sur les murs, le visage de ces femmes et de ces hommes qui sont l’âme et la force de la culture zapotèque [2]. Des œuvres qui sont tellement imprégnées dans le paysage qu’il suffit de mentionner un mural à un moto-taxi pour indiquer la direction où l’on veut se rendre.

Aujourd’hui, il ne reste plus que deux muraux sur les onze que comptait le village, mais il suffit de discuter avec José ou Alfonso Arenas pour faire revivre les noms et visages des murs disparus sous les décombres. Et au milieu des ruines, par la simple force des mots, révéler la couleur d’une mémoire qui se dessine au présent.

Le collectif Binni Cubi existe depuis 2002 avec comme principe de base « Nuestros abuelos, nuestros raices » [3]. L’idée étant de rendre plus fortes et plus visibles l’identité indigène et la culture zapotèque. Avec La Otra Radio, ils donnent la parole aux anciens et parcourent ainsi l’histoire orale du village.

En 2011, avec la collaboration de peintres de Juchitán, José Arenas lance le projet des muraux. Il s’agit de peindre les personnes âgées de la communauté, toujours vivantes. Mettre en avant, tous ces anonymes, ceux qui n’ont jamais droit aux honneurs comme le dit clairement José : « Nous voulons rendre hommage à nos héros ordinaires, pas toujours les mêmes sempiternels Zapata ou Villa. » Partir du postulat que la vendeuse de tortillas, que l’homme qui a travaillé toute sa vie aux chemins de fer ou la femme qui se lève tous les matins pour vendre sur les marchés représentent tout autant la beauté et la grandeur du Mexique. De simples anonymes dont le labeur se retrouve désormais sous un sourire et un nom : Na’ Amable Chico, Ta’ Efraín, Na’ Isabel Tino, Na’ Rosita, Na’ Eloisa Huinni, Na’ Ignacia et Ta’ Pancito, Na’ Sostena et Ta’ Alejandro.

Une vraie et belle reconnaissance pour tous ces humbles travailleurs qui ont passé toute leur vie dans l’ombre et qui se retrouvent de leur vivant, exposés aux yeux de tous dans la belle lumière de l’isthme de Tehuantepec. José Arenas aime bien préciser qu’aucun de ces muraux n’a fait l’objet de graves dégradations parce qu’ils représentent symboliquement le grand-père ou la grand-mère que chacun a auprès de lui.

Ces muraux esquissent des petits bouts de vie, une humanité toute en couleurs projetée sur les murs d’Unión Hidalgo. José rajoute avec un sourire : « On ne voulait pas que ces peintures soient dans une bibliothèque ou dans un musée, dans un endroit où il aurait fallu bien se vêtir ou se parfumer pour les voir. » Des visages qui accompagnent chaque membre de la communauté. Ils sont là, à même la rue, impassibles. Chacun vit avec eux. Le matin lorsqu’ils partent travailler, l’après-midi lorsqu’ils vont au marché et le soir, ces visages les suivent jusqu’au seuil de leur maison.

Pour chaque mural, le collectif réalise un minutieux travail en amont. Ils repèrent une maison traditionnelle qui doit être bien visible, le plus souvent située à un croisement de plusieurs rues, avec un réverbère bien placé. Ensuite, ils demandent l’autorisation au propriétaire qui doit prêter son mur. Un autre principe essentiel est qu’il ne doit y avoir aucune transaction marchande pour ces muraux. Tout repose sur la coopération volontaire et solidaire des gens de la communauté. C’est un engagement collectif, pour que la mémoire du village se lise à chaque coin de rue.

Mais le plus difficile est de choisir la personne qui sera représentée ; chacun propose une personne, argumente son choix puis la décision se fait ensemble et évidemment, par la suite, il demande l’accord à la personne concernée.

Novembre 2017. Emigdio nous amène sur les traces des deux seuls muraux qui ont résisté au séisme. Il a à peine dix-huit ans et le visage poupin de l’adolescent qu’il est encore un peu. Il parle avec passion, il a tout appris avec le collectif. À peindre. À lutter. À vivre plus intensément, à en croire la lueur d’enthousiasme qui se lit dans ses yeux.

Sous une douce lumière d’après-midi, porté par un vent chaud auréolé de poussière, Ta’ Chente Doy nous observe. Imperturbable. C’est le grand-père d’Emigdio. Le mural a été réalisé de son vivant alors qu’il avait cent deux ans. Il est mort trois ans plus tard. Il a passé une partie de sa vie à travailler pour les chemins de fer. Durant ses heures de libre, il était aussi guérisseur.

Emigdio est volubile, ses mains volettent dans le vide, on sent bien tout l’amour et la fierté non pas seulement d’un petit-fils à son grand-père mais tout autant d’un jeune indigène face à une mémoire vivante. Il nous raconte aussi le moment émouvant où sa famille et Ta’ Chente Doy en personne sont venus poser devant le mural. Et aujourd’hui, il le croise presque tous les jours, comme s’il n’était pas mort. Une présence quotidienne, imprégnée de couleur et sensible aux variations du temps qui passe.

Le dernier mural réalisé en mars 2017 est toujours debout. Na’ Gudelia patiente sous un réverbère et nous regarde un sourire en coin, à ses pieds un personnage de bande dessinée. Na’ Gudelia, quatre-vingt-quatre ans, a travaillé dix-sept ans pour Yolanda Vargas Dulché, auteure de la célèbre historieta mexicaine Memín Pinguín.

Soudain, la nuit tombe en poussière. On part vers une maison ouverte sur un patio. Des poules indolentes caquettent, les oiseaux piaillent au crépuscule qui s’annonce. Accoudé à un bananier, un jeune homme hurle un prénom. Presque sans un bruit, une toute petite bonne femme surgit de l’ombre. Pas plus haute que trois pommes. Elle a les cheveux blancs et les yeux perçants de ceux qui voient bien au-delà des corps. Na’ Gudelia, toute frêle, s’assoit sous un arbre à peine plus vieux qu’elle. Elle nous raconte sa vie à Mexico DF, dans une belle et grande maison. Souvent sa patronne lui proposait un chauffeur pour ses déplacements personnels mais elle a toujours refusé. Elle n’en avait pas besoin, dit-elle dans un rire étouffé, une main devant sa bouche édentée. Elle, elle aime marcher, se déplacer à son rythme. Et puis, un jour, elle a décidé de rentrer chez elle dans l’Isthme pour construire sa maison. Elle voulait vivre sur la terre de ses ancêtres. Sa patronne a bien essayé de la retenir mais elle avait décidé de partir, alors elle est partie. Dans ses yeux se lit la détermination qu’elle devait déjà avoir à l’époque. Par contre, elle a accepté que Yolanda Vargas participe financièrement pour le toit de sa nouvelle maison. Loin du luxe et de la facilité, elle s’est construit sa propre famille, une vie de simple paysanne sous ce soleil millénaire, qui lui faisait tant défaut à la capitale.

À propos du mural, elle se dit enchantée, mais dans tous les mouvements de son corps, ses hochements de tête, on sent bien que les honneurs lui importent peu. Elle, ce qui l’intéresse toujours autant, c’est pouvoir, chaque matin, aller jusqu’au chemin de fer et marcher, encore et encore. Parfois, au détour d’une balade, elle croise son visage. Mais personne ne sait vraiment ce qu’elles se disent.

Binni Cubi est un collectif engagé auprès de sa communauté. Et lors des journées sombres qui ont suivi les tremblements de terre de septembre, ils ont tous mis la main à la pâte. Ils ont déblayé, sorti les décombres, organisé un lieu pour recueillir vivres et couvertures. Ils sont allés au-devant des sinistrés, ils ont écouté, rassuré, conseillé ceux qui étaient pressurés par le gouvernement. José, une pointe de colère dans la voix, raconte que cinq personnes sont mortes après avoir assisté à la destruction de leur maison. Il ne veut pas croire que c’est juste une crise cardiaque ou la vieillesse des corps. Pour lui, c’est le chagrin qui les a tués. Rien à voir avec une mort naturelle. Innocentes victimes de la voracité du système capitaliste. Pour le collectif, il était donc important de défendre la mémoire de leur culture, de préserver ces maisons traditionnelles, qui à n’en pas douter porteront les futurs muraux d’Unión Hidalgo. Il ne peut en être autrement quand on regarde la connivence entre Emigdio et Na’ Gudelia.

Ici, présent et passé ne sont que la facette d’une seule et même pièce. Pile, un jeune homme joufflu. Face, une vieille Indienne courageuse. Deux cœurs zapotèques pris dans les tourments d’un monde hostile. Chacun résistant à sa manière. L’un avec son pinceau. L’autre en décidant de vivre et mourir sur la terre de ses ancêtres. Il n’y a pas de doute, à Unión Hidalgo, la mémoire a pris racine.

San Cristóbal de Las Casas,
le 19 décembre 2017,
Traba.

Photographies : Patxi Beltzaiz.
De l’autre côté du Charco,
21 décembre 2017.

Notes

[1Ce texte fait écho à l’article « Séisme et coups bas » publié le 13 décembre sur De l’autre côté du Charco.

[2Implantée dans la vallée d’Oaxaca, la culture zapotèque est l’une des plus importantes du Mexique préhispanique. Une culture encore bien vivante dans l’isthme de Tehuantepec où la langue est toujours parlée et où les danses et chants traditionnels sont toujours représentés.

[3« Nos ancêtres, nos racines ».

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