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Une ZAD au « cœur de la bête »

mardi 23 février 2021, par Anselm Jappe

Quelque chose s’est amélioré au cours des dernières décennies. On a assisté à une floraison d’actes pratiques pour empêcher une détérioration du monde, pour petite que soit l’échelle, telles les ZAD. Si je sympathise spontanément avec ces luttes, j’ai appris avec un intérêt particulier l’existence de la ZAD de la colline du Mormont près de Lausanne : la première ZAD en Suisse. La contestation est portée au « cœur de la bête » : comme on le sait, la Suisse est le siège de nombreuses multinationales parmi les plus détestables au monde.

Malgré tout, quelque chose s’est amélioré dans la vie sociale et politique au cours des dernières décennies. Ceux qui veulent vraiment changer les choses ont définitivement abandonné l’illusion qu’on puisse obtenir des résultats sérieux en participant aux élections, aux gouvernements, aux commissions éthiques, aux conventions citoyennes, aux pétitions. Même lorsque des partis écologistes ou de la gauche « radicale » ont participé, où que ce soit dans le monde, à des gouvernements, ils n’ont réalisé pratiquement aucune avancée sur le plan social ou écologique.

Tandis que tout semble bloqué face aux « majorités silencieuses » toujours d’accord avec les gouvernants, on a assisté à une floraison d’actes pratiques : empêcher une détérioration du monde, pour petite que soit l’échelle, a des effets réels. Et dans ce domaine, le taux de réussite semble nettement à la hausse : rien que pour parler de la France, les luttes ont fini par gagner à Notre-Dame-des-Landes, à Center Parcs, en ce qui concerne le nouveau terminal de Roissy, le Triangle de Gonesse près de Paris (Europacity), le barrage de Siven, les entrepôts d’Amazon, etc. Souvent c’étaient des ZAD (« zones à défendre ») prolongées qui ont empêché la réalisation de ces « grands projets inutiles ». Et ce qui est peut-être encore plus remarquable est la peur qui s’est visiblement emparée des « décideurs » et « aménageurs » : de nombreux projets sont abandonnés même avant le début d’une ZAD ou d’autres formes de militantisme sur le terrain, c’est-à-dire après les premières contestations. D’autres projets ne sont même plus conçus : il y a un moratoire de fait sur la construction de nouvelles autoroutes et de nouvelles centrales nucléaires. Le « progrès » et la « modernisation » commencent à avoir du plomb dans les ailes. Tout barrage, tout tronçon de TGV ou de route, toute usine ou entrepôt de stockage, tout pont, port ou aéroport, tout centre commercial et toute grande exploitation agricole, toute ligne électrique, tout nouveau compteur, toute déchetterie qu’on propose en France risque maintenant de trouver en face des opposants bien déterminés. Les complaintes des industriels, des politiques et des administrateurs à cet égard sont vraiment un bon signe.

Il serait absurde de qualifier ces luttes de « nimby » (acronyme pour not in my back yard — « pas dans mon arrière-cour »). Au-delà des motivations personnelles de certains participants, ces luttes créent des réalités sociales nouvelles et changent les rapports de force. Si chacun défendait son arrière-cour, il n’y aurait plus de nuisances nulle part. De même, les « faucheurs volontaires » ont davantage contribué à bloquer (mais malheureusement pas encore à effacer) l’avancée des organismes génétiquement modifiés que toutes les commissions parlementaires réunies. Les « minorités agissantes » sont parfois plus puissantes que les « majorités silencieuses ». L’essentiel est de dire « No pasarán ». Si chaque projet extractiviste au monde rencontrait des gens bien décidés à défendre leur « arrière-cour », le capitalisme mondial s’écroulerait très vite. En outre, les ZAD démontrent qu’« agir » n’est pas du tout identique à la « violence ». En général, l’absurde opposition entre « violence » et « non-violence » entre lesquels les protestataires se voient sommés de choisir et qui a si longtemps permis aux pouvoirs de désunir et d’affaiblir les oppositions extraparlementaires est en train d’être dépassée. De toute manière, la violence est toujours du côté de l’État.

Bien sûr, les relations avec les populations « locales », ou plus généralement avec les « citoyens ordinaires », restent toujours un point compliqué, comme pour les squats urbains. Les ZAD apparaissent facilement comme un monde « séparé », « parallèle », « à part », peuplé surtout par des jeunes sans travail ni famille, qui peuvent éventuellement susciter les sympathies de certains « citoyens ordinaires », mais plus difficilement faire tache d’huile. Ainsi, les ZAD et les Gilets jaunes sont restés, jusqu’ici, des mondes plutôt distants l’un de l’autre.

Je peux me flatter d’avoir accompagné cette évolution depuis ses débuts qui coïncidaient avec ma première jeunesse. Quand j’avais treize ans environ, en 1975, j’avais déjà participé à une « initiative citoyenne » dans mon quartier à Cologne (Allemagne) pour empêcher la destruction de nombreux arbres pour doubler une voie de grande circulation. Sans succès. Mais peu après, une occupation (espèce d’ancêtre des ZAD) s’opposait, à Cologne, à la construction d’une autoroute en pleine ville, et cette fois-ci avec succès. Et je me rappelle une femme chantant « La fleur pousse et le béton crève » — au-delà d’une certaine naïveté de ton, je ne peux que penser que le rôle du béton y était déjà clairement énoncé ! Bien plus tard, en Italie, j’ai animé pendant des années un comité qui s’est battu avec beaucoup de force, et finalement de manière victorieuse, contre l’installation de deux grandes antennes de téléphonie mobile près du village où j’habitais.

Si je sympathise donc spontanément avec ces luttes qui tentent de mettre le bâton dans les roues du char (ou plutôt du 4×4) qui nous entraîne vers l’abîme, j’ai appris avec un intérêt particulier l’existence de la ZAD de la colline du Mormont près de Lausanne, en Suisse. Les occupants s’opposent au projet d’élargissement de la cave de calcaire exploitée depuis des décennies par le cimentier suisse Holcim, coupable, selon un rapport de Greenpeace, de nombreuses « violations des droits humains » partout où il sévit dans le monde. Cette entreprise, qui était déjà le deuxième producteur de ciment au monde, a fusionné en 2015 avec le cimentier français Lafarge. Celui-ci n’a jamais manqué de montrer son attachement au bien commun, depuis l’époque où il construisait pour l’occupant nazi le Mur de l’Atlantique jusqu’au scandale de 2020, où on l’avait surpris versant des déchets dans la Seine en plein Paris, et en passant par les rançons payées à l’État islamique, en Syrie, en échange de sa « protection ». Cette entreprise, après avoir dévoré une partie de la colline, veut maintenant obtenir une autorisation pour détruire également le reste, malgré sa valeur paysagère, naturelle et archéologique et son caractère officiellement « protégé ». La ZAD s’est installée en octobre 2020 dans la partie déjà achetée par le cimentier en vue de son expansion future. Elle n’a été que peu inquiétée jusqu’ici par les forces de l’ordre, dans l’attente de la fin de la procédure judiciaire. Comme toute ZAD qui se respecte, l’occupation ne vise pas seulement à empêcher une nouvelle extension de la logique mortifère du développement du capitalisme, mais se propose également l’élaboration collective de nouvelles formes de vie.

Cette nature des ZAD est assez connue pour qu’il soit nécessaire de s’y arrêter. Deux autres aspects plus insolites de la ZAD du Mormont semblent alors mériter de l’attention. D’abord la cible : ici, ce n’est ni le nucléaire, ni un aéroport, ni une autoroute qui suscite l’ire, mais la simple extraction de calcaire qui sert à produire du ciment et ensuite du béton. A priori, cela paraît beaucoup moins nocif que, par exemple, l’extraction de pétrole ou d’or, aussi bien en ce qui concerne l’extraction que les utilisations de la ressource. Le béton ne passe pas pour être si maléfique que le plastique, les pesticides ou le pétrole. Mais comme j’ai tenté de le démontrer dans mon livre Béton. Arme de construction massive du capitalisme (L’Échappée, 2020), le béton n’est pas seulement nuisible à cause des émissions de CO2 qu’il occasionne, des vols de sable qu’il présuppose, des déchets qu’il laisse derrière, mais surtout à cause de ce qu’il permet : la bétonisation du paysage, l’uniformisation des façons de construire, l’enlaidissement du monde. Véritable « matérialisation » de la logique de la valeur qui gouverne le capitalisme, le béton n’est pas un matériau « neutre » qui est bien ou mal utilisé, selon les cas, mais un élément tout aussi ravageur que le pétrole, le nucléaire ou les pesticides. On ne peut donc que se féliciter qu’avec cette nouvelle ZAD, dirigée contre l’industrie du béton, celui-ci perde un peu plus son masque d’innocence pour intégrer à plein titre le club des nuisances à combattre si l’on veut sauver les bases de la vie sur terre.

Un autre aspect remarquable : c’est la première ZAD en Suisse. Cela veut donc dire que la contestation est portée au « cœur de la bête » : comme on le sait, la Suisse est le siège de nombreuses multinationales parmi les plus détestables au monde (Nestlé, Novartis, etc.). Ce sont largement elles, et non les horlogers laborieux, qui créent la richesse marchande de la Confédération helvétique. Malgré ces mérites, elles se voient de plus en plus contestées chez elles : en novembre 2020, une majorité des Suisses a approuvé une initiative populaire proposant une loi qui rendrait les multinationales responsables, devant les tribunaux, de leurs méfaits, même au-delà des frontières suisses. Toutefois, une particularité des lois suisses, la « majorité des cantons » qui n’a pas été atteinte, empêche cette proposition de devenir effective.

C’est en effet une caractéristique de l’extractivisme de se dérouler en général, au moins aujourd’hui, loin de ceux qui en profitent le plus, mais chez les pauvres à l’autre bout du monde. En général, les riches ne creusent pas de puits de pétrole dans leur jardin ni n’extraient de l’or à l’aide du cyanure dans la rivière face à leur chalet de montagne où ils pêchent la truite. Avec le béton, c’est un peu différent. Le calcaire se trouve dans de nombreuses régions du monde, tandis que sa valeur marchande à la tonne est très faible — ce qui rend peu convenable son transport sur de longues distances. On l’extrait donc devant la porte. Cette nuisance est peu exportable, elle est plus « démocratique » et frappe même au cœur de l’Europe. Voilà pourquoi elle se prête aussi aux contestations : on peut difficilement fermer les yeux, comme lorsqu’on « oublie » que le cobalt du smartphone vient des mines ensanglantées d’Afrique. Le béton nous montre qu’il est illusoire de croire cyniquement que ce ne sont que les autres qui vont payer le « prix du progrès ». D’une manière ou d’une autre, le capitalisme va retomber sur la gueule des pays qui l’ont créé. Les belles montagnes suisses réduites en poussière pour faire des autoroutes n’en sont qu’un petit exemple.

Bien sûr, il faut souhaiter aux zadistes helvétiques de continuer à dépasser le stade de la simple indignation face à l’atteinte faite aux orchidées (« Les Orchidées » est d’ailleurs le nom de l’association qui promeut la ZAD) ou aux ruines celtiques. La lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne s’épuisait pas non plus dans la défense des grenouilles, pour importante qu’elle soit. « Contre le béton et son monde » est effectivement un propos assez judicieux, comme « Contre l’aéroport et son monde » et cent autres slogans de ce genre. On ne peut plus parler en bonne foi de « développement durable » et d’autres formes de greenwashing. Tout est lié ; et qui récuse une nuisance particulière se voit obligé rapidement, en toute logique, de refuser également tout ce qui a produit cette nuisance et l’a rendue « nécessaire ». Ainsi, pour se limiter au béton : pourquoi s’évertuer à proposer des « alternatives » comme le « béton écologique » ou se laisser imposer un débat oiseux sur la question de savoir s’il faut importer le ciment de l’étranger ? N’existe-t-il pas déjà bien trop de bâtiments et de surfaces bétonnés, et ne serait-il pas temps de commencer plutôt à les démanteler ? N’a-t-on pas construit pendant des millénaires sans béton ? La pierre naturelle n’existe-elle plus ? Bien sûr, elle pourrait coûter « plus cher ». Cela met en discussion l’« économie ». Mais, comme on vient de le dire : si on tire une ficelle du tissu de mensonges qui nous entoure, c’est tout le reste qui vient avec.

Anselm Jappe

Source :
Blog d’Anselm Jappe
19 février 2021

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