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Miracles, ou bien ?

mercredi 17 avril 2019, par Natalie

Paris, le 16 avril 2019
Chers,

Que vous soyez d’ici ou d’ailleurs, il semble qu’une certaine catastrophe universelle n’ait pu vous échapper : Notre-Dame de Paris a, hier, laissé échapper quelques fumées.

La chose, habituellement réservée aux annonces vaticanes, a pris place au moment même où le président français se préparait à présenter ses propositions de reconstruction, en effet, ses soubassements électoraux mal étayés semblaient pouvoir vaciller depuis quelques mois. D’aucuns décrètent déjà que la concomitance des événements qui firent périr ses belles paroles dans les flammes relève du signe transcendant, soit, au choix, ce président a été frappé par le Malin, soit c’est la marque tant espérée du retour à l’unité d’un peuple quelque peu dérangé. D’autres professent que l’Église paye ses turpitudes ou, à l’inverse, que l’événement lui est bienvenu puisque l’adversité rapproche. Mais revenons sur le plancher des vaches : les néanmoins deux allocutions de Macron en moins de vingt-quatre heures vous auront peut-être alertés si vous vous êtes infligé de les regarder, sa flamme est a minima inquiétante et le gars à l’air rien moins que parfaitement illuminé. Au passage, ce soir, il nous promet sa Dame plus belle encore, et il a d’ores et déjà planifié la chose, ce sera sous cinq ans. Dans la journée, il a eu le temps de vérifier que cette promesse-là sera tenue puisque ce matin, avant même que nous ayons eu le temps de nous réveiller, François-Henri Pinault déclarait : « Cette tragédie frappe tous les Français et, bien au-delà, tous ceux qui sont attachés aux valeurs spirituelles », dans la foulée, il annonçait débloquer cent million d’euros. Quelques heures plus tard, au grand Casino, Arnault surenchérissait à deux cents millions, la journée s’achevant sur un total de huit cents. « … Chacun a donné ce qu’il a pu, chacun à sa place, chacun dans son rôle », achevait ce soir Macron après une liste interminable de gestes grandioses.

Trêve de considérations rebattues à l’envi, il se trouve que moi-même, ce soir, j’ai été frappée. Voici ce qui m’est arrivé : je sortais du cinéma, il était 21 h 15, je ne crois pas me tromper en vous disant que j’étais au Saint-André-des-Arts, en conséquence, je me suis retrouvée dans la rue du même saint, ce qui, jusque-là, reste cohérent. Saint-Michel étant fermé, j’envisageais d’aller prendre le métro ailleurs, mais voilà qu’avancer m’était devenu impossible, je ne parvenais tout simplement plus à me mouvoir. J’ai fini par comprendre que, si je restais calme, j’arriverais sans doute à me sortir de cette mélasse, en l’espèce, une foule qui avançait en procession en chantant quelque cantique. Alors, bonté divine sans doute, je me suis enfin rendu compte que marcher ne m’était pas nécessaire, il suffisait de me laisser transporter, et c’est ainsi que je me suis retrouvée place Saint-Michel. Une foule, mal contenue par la maréchaussée, débordait sur la rue, et j’ai su que j’avais été frappée rien moins que par la grâce lorsque j’ai constaté que plusieurs régulateurs de marée étaient revêtus de gilets jaunes. Puisque, en leur centre, on pouvait lire la mention « Police », j’ai voulu demander à l’un d’eux si ce que je voyais était bien réel, mais c’est alors que je me suis retrouvée mêlée à une conversation fort courtoise entre des gradés ayant oublié les toutes récentes dispositions de la loi anticasseurs et un homme répétant à l’envi qu’il était avocat et que, grand Dieu, puisque ce rassemblement était spontané et n’avait pas d’organisateurs, les réticences de la préfecture, vu l’ampleur de la foule, n’étaient opposables à personne. Et, de fait, il n’y eut aucune opposition à ce que, écran géant à l’appui, les gens se recueillent devant l’image de la Dame en flammes, chantent des cantiques, se conforment aux ordres de s’asseoir par terre relayés par une puissante sono, le tout balayé par le passage d’un drapeau français sur le sommet des crânes.

Combien de temps suis-je restée là, en suis-je vraiment revenue ? Quel que soit le lieu d’où je vous parle, sachez — si vous l’ignorez encore — que, lors de son allocution devant la cathédrale en flammes, notre cher président a été entendu, ainsi Notre-Dame de Paris a bel et bien résisté, comme il nous le promettait. Mieux encore, l’image est restée intacte, car je vous le dis, depuis le pont qui mène de Saint-Michel à la Sainte Chapelle, derrière les rangées de caméras venues du monde entier, l’apparence de Notre-Dame est bien telle qu’elle a toujours été.

Natalie

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