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La spiritualité wixárika à notre époque

dimanche 13 décembre 2020, par Eduardo Guzmán Chávez

Le peuple wixárika vient de très loin dans le temps. Les chercheurs travaillent sur les archives coloniales des missionnaires qui les ont rencontrés au XVIIe siècle et sauvegardent les témoignages onomatopéiques qui rôdent dans la parole wixárika pour décrire un peuple qui, pendant la conquête de la Sierra Madre occidentale, n’était pas remarquable par sa force politique ou sa puissance militaire à côté des Coras et des Tepehuanos voisins, mais qui se distinguait déjà à l’époque comme un bastion spirituel d’une lignée lointaine.

Leur conquête par les Espagnols a été relativement facile et a imprimé certains traits catholiques que les Wixaritari ou Huicholes ont su honorer sans que cela perturbe la résonance originelle de leur propre cosmovision.

De nos jours, si nous avions la chance d’assister à la célébration catholique du chemin de croix pendant la Semaine sainte dans l’une des communautés nucléaires, nous serions frappés de constater une profondeur et une dévotion dignes du christianisme primitif.

Mais le peuple wixárika vient de bien plus loin dans le temps. C’est un lieu commun, quand on parle d’eux, de leur attribuer la qualité supérieure d’être l’une des cultures indigènes les plus pures du monde. Ce qui ne serait pas vrai si la pureté se référait à une culture, en l’occurrence préhispanique, sans caractéristiques propres à d’autres modèles civilisationnels. Dans la culture wixárika, on ne trouve pas seulement des traces de la religion catholique ; on pourrait dresser une liste des magnifiques appropriations qui résultent de l’impact de l’extérieur depuis la conquête jusqu’à l’époque actuelle. Les bougies, le point de croix de leur broderie et le taureau, essentiel dans leurs sacrifices cérémoniels, sont des héritages hispaniques. Les perles de verre elles-mêmes et le fil ou la laine de mouton, éléments avec lesquels ils traduisent sublimement leurs visions oniriques et chamaniques, proviennent d’Europe même si leur utilisation s’est enracinée au point de faire partie de leur identité vivante. Pourtant, le lieu commun, dans ce cas, est pertinent.

La pureté du peuple wixárika est liée à la fidélité et à la netteté avec lesquelles il se rappelle et vit son origine qui transcende l’espèce humaine jusqu’à l’étincelle de feu qui allume l’univers. Nous disons qu’ils se rappellent et nous ajoutons qu’ils vivent parce que leur mémoire ne les arrête pas à la possession de la donnée d’un événement à garder dans l’armoire de leur fierté identitaire. Le souvenir de l’épopée au cours de laquelle la vie commence son cheminement implique un engagement auquel il est impossible de se soustraire. Le peuple wixárika vient de très loin et son origine est généalogiquement liée à l’arbre où le feu, le vent, la terre, la mer, la pluie, les cerfs, les tortues, la pierre, les abeilles, le tlacuache et même les métis sont les branches-fruits-fleurs de ce miracle énergétique sans fin.

Le concept est en dessous de leur réalité. La consanguinité avec le soleil, avec le cerf ou avec la terre, par exemple, ne se limite pas dans leur cas à l’interrelation sans équivoque de tout avec le tout, comme nous le dit la physique quantique. Dans la haute lignée de cette culture millénaire sophistiquée survivent les fines manières de dialoguer avec les différentes manifestations de la nature en tant que personnifications spécifiques ayant un caractère, une volonté et une conscience propre ; du fait de cette proximité communicative, ils peuvent adapter leurs actes pour garantir la fertilité, la santé et l’équilibre de tous les êtres vivants.

Le peuple wixárika pratique le langage de la famille nature et participe à sa manifestation. La pluie, par exemple, est un événement qui dépend d’une série de facteurs naturels : les mouvements de la planète, le vent, le soleil, la mer, les forêts en sont le fondement. Sans transgresser la fonction d’aucun de ces ancêtres vivants, la culture wixárika sait les honorer de manière séductrice et encourager la pluie à manifester son don sur les parcelles communautaires du collectif qui la réclame. Obtenir de tels avantages pour leur alimentation les oblige à une relation complexe de réciprocité qu’ils appellent El Costumbre, la coutume traditionnelle du peuple wixárika.

Depuis son être communautaire, le peuple wixárika, uni comme en un mandala, répartit entre ses différentes communautés la tâche absorbante d’accompagner les phases de la danse terrestre autour du grand père Soleil. Le maïs, en tant que principale référence parmi leurs cultures (haricot, courge, amarante), marque le rythme des différentes phases à célébrer. Pendant la saison sèche, qu’ils appellent le jour, le maïs tendre naît (septembre) et est récolté mûr (octobre et novembre) ; puis les pèlerins qui conforment les centres cérémoniels partent pour leur pèlerinage à Wirikuta (entre novembre et février) ; ils reviennent et restent concentrés pour accomplir les étapes de la chasse au cerf et de la préparation du champ de maïs (février, mars, avril), qui culminent en mai avec la célébration de la clôture de l’époque solaire, ou masculine, avec la fête appelée jícuri neixa, dans laquelle ils dévêtent le serpent des pèlerins qui ont maintenu de novembre à mai une discipline de fer avec des jeûnes de certains aliments et des relations sexuelles, avec de très longues journées de travail spirituel et physique. De tels sacrifices pour arriver méritants à la nuit, le temps féminin pendant lequel se déroulent sans cesse les cérémonies pour célébrer l’humidité, la pluie, le maïs (entre juin et septembre).

Nous avons fait le tour de l’année, guidés par le calendrier agricole et il n’y a pas d’interstice sans célébration. La coutume traditionnelle du peuple wixárika n’est jamais en repos. La tâche de plaire aux dieux-nature comme s’en acquitte ce peuple est une entreprise colossale qui prive les responsables des centres cérémoniels de la possibilité de générer des ressources économiques pour subvenir à leurs besoins. La présence de l’argent comme forme d’échange et de commodités venues du dehors de plus en plus abondantes pour lesquelles ils doivent payer provoque le grand paradoxe de la culture wixárika : étant d’excellents producteurs d’abondance, ils remplissent leur engagement rituel dans des conditions très précaires. Le calendrier cérémoniel chargé implique au moins quatre pèlerinages annuels à la constellation de leurs sites sacrés (un avec tous les membres du centre cérémoniel, entre trente-cinq et quarante membres, et trois en commissions de huit à quatorze pèlerins) et de très nombreuses cérémonies accompagnées des dépenses de nourriture pour tout le village.

La coutume traditionnelle de ce peuple est très coûteuse. Dans certaines communautés, les jeunes fuient la nomination qui les engage pour un cycle de cinq ans à représenter une jicara sacrée. À l’intérieur du centre cérémoniel, il y a environ trente-cinq jícaras, chacune représentant une force de la nature (le soleil, le feu, la mer, le cerf, le loup, etc.) Au terme de ce cycle, les jicareros se retrouvent en général lourdement endettés et ont en tête d’aller travailler en dehors de leur territoire pour payer et équilibrer leurs finances. Il faut dire que, bien que leur économie en pâtisse, les pèlerins jicareros concluent leur terme pleins, forts, heureux et diplômés dans une voie de connaissance pratique qui les rend capables d’habiter le monde avec dignité.

John Lilly, un des grands spécialistes de cette culture, aimait à appeler le pèlerinage huichol à Wirikuta « l’université portable », et il était fasciné par le fait que parmi les étudiants il y avait une combinaison intergénérationnelle grâce à laquelle une personne mûre était le condisciple d’un adolescent et que tous deux partageaient l’expérience de boire dans le mystère du livre cœur fleuve de lumière. Dans quel but a-t-il franchi le rideau des millénaires ? Quel est le message pour l’humanité actuelle de ce peuple venu du paléolithique à nos jours avec un corpus de connaissances assez solide, même si notre idée de progrès ne cesse son harcèlement en bétonnant ses autels ? Il serait déplorable que nous n’ayons d’énergie que pour exploiter la veine touristique et folklorique que cette culture possède également. Au-delà de ces attraits qui émerveillent, il y a un message urgent que le peuple wixárika transmet sans ostentation. Au Mexique et dans le monde, il subsiste des traditions qui n’ont pas oublié de se savoir arrière-arrière-petits-enfants d’un réseau familial lumineux où tout est vivant et entrelacé. Ils ne sont pas les seuls. Heureusement. Leur particularité est que la transmission de cet héritage est encore forte et est communautaire. Depuis cette humilité dans laquelle on est intégrant serviteur heureux, sans aucune prétention à être un protagoniste ou à dominer, le peuple wixárika se déploie en une créativité sans limite pour chanter, peindre, danser, reconnaissant et en communauté, l’opportunité d’être vivant.

Leur message est-il clair ? La survie de ce trésor millénaire actuel est-elle importante pour la civilisation occidentale ? Vaudrait-il la peine d’unir ses forces pour écouter leur parole et respecter le territoire où ils sèment la flèche de leur énergie sacrée ? Malgré de nombreuses études et reconnaissances qui promettent le respect, nous considérons que la relation de domination que notre civilisation établit avec cette culture est pauvre, très inculte. Même si l’audio parle de respect, la vidéo montre la pratique de l’asservissement par l’expansion d’un modèle de consommation qui menace de les engloutir. Il menace de liquider leur culture et l’espace — les aïeux vivants — où cette culture se recrée.

Nous avons commencé cet article en soulignant la vocation pacifique du peuple wixárika comme aliment qui a assuré son passage à travers les siècles. Ils savent que la voracité d’une vision délirante d’une partie de l’humanité qui contrôle désormais les fils politiques du monde titube vers l’autodestruction. Ils pleurent cette fatigue du Soleil à continuer d’éclairer. Ils subissent cette chute des bougies de vie aux points cardinaux qui permettent la danse de la planète autour de l’Astre Roi. Mais le peuple wixárika vient de très loin dans le temps. Fleuve de lumière sans commencement ni fin, ainsi appellent-ils le serpent de vie dans lequel nous voyageons tous et au-devant duquel l’intuition et le cœur ouvert d’un cerf mènent le voyage par des chants. Un serpent dont le destin irréversible est de s’emplumer d’une liberté inconditionnelle. Dans cette confiance, le peuple wixárika se concentre sur l’exercice de sa charge de semeurs, de pèlerins, de chanteurs et de guérisseurs qui célèbrent la vie.

Face à l’adversité désolante des cartels de la drogue qui envahissent leurs paradis dans la Sierra Madre occidentale ; face au tracé des routes qui ouvrent les portes à la camelote alimentaire qui confond leur simple sagesse et inaugure des maladies jusqu’alors inconnues comme le diabète ; face aux mégaprojets qui menacent l’équilibre de leurs autels à l’intérieur et à l’extérieur de leur territoire, ils ne jettent pas l’éponge, ne se rendent pas et ne s’enlisent pas dans la nébuleuse de la bataille politique. Leurs accords, ils les signent avec leur vie dans le conseil des ancêtres. Ils font confiance à leur dialogue avec le soleil, le feu et la mère nature. Mais leur effort est insuffisant car leur monde n’est pas un monde à part. Ils ont une façon de lire qui est différente de celle de la civilisation occidentale, mais le livre est le même. Paradis naturel avec fonte des glaces et réchauffement climatique surindustrialisé, aube pleine d’espoir avec des tribus entières de nuages promettant la pluie et en même temps une déforestation insatiable des poumons boisés et des jungles de l’organisme intime de notre belle, incommensurable mère. Dans ce contexte schizophrénique, le peuple wixárika nous rappelle que Wirikuta est un temple naturel principal du monde. C’est le Tibet spirituel où se forge la fertilité et où se garantit la saine créativité de l’humanité. Son sous-sol est plein de minéraux. C’est un écrin intime où palpite la matrice féconde de la nature. Stoppons l’insatiable installation de notre délire extractif. C’est le cœur. Ayons une relation différente avec la nature. Elle l’appréciera. Ce sera le renouveau du monde. Un nouvel accord. Prendre soin de la nature nous nourrira. Accord de vie à Wirikuta. Accord de Vie à Wirikuta. Merci.

Eduardo Guzmán Chávez
Ojarasca, novembre 2020.

Traduit de l’espagnol (Mexique)
par Joani Hocquenghem

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