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Commisération de 68
Sur une soirée cocottes comico poulets

samedi 12 mai 2018, par Natalie

Paris, le 9 mai 2018

Chers,

Hier soir, ce fut une première : avec des amis nous sommes allés nous asseoir à la terrasse du nouveau café du théâtre de l’Odéon, laquelle terrasse a littéralement colonisé la place. Il y avait là R., une amie mexicaine qui sortait de la bibliothèque de la Sorbonne tout juste rouverte après occupation. Elle est pleine de nouvelles normes de contrôle, de maréchaussée.

À l’Odéon se donnait une soirée en commémoration de Mai 68, soirée payante, ou sur invitation. À partir de 19 h 15, les gens bien mis sont entrés en très grand nombre, la tranche des « seniors » étant singulièrement représentée… des vieilles dames en tenue des grands soirs faisaient, en particulier, plaisir à voir. Puis sont arrivés des lycéens, des étudiants, des gens de peu de foi (la soirée s’intitulait « L’esprit de Mai »), au mieux une cinquantaine de personnes si l’on compte les vieux. Pour cette engeance, impossible d’entrer, évidemment.

Alors qu’à l’intérieur les festivités débutaient, sur la place des chants ont fusé, des déclamations, des slogans. Trois étudiants sont sortis du théâtre sous les applaudissements. Plus tard, les nombreuses barrières métalliques barrant les marches de l’entrée ont été déménagées et empilées devant les portes closes, façon d’enclore le public dans sa cérémonie du souvenir.

R. avait à faire dans la région de Disneyland, à B., où elle habite, une ville dont elle dit que les architectes y ont égalé ceux qui, au Mexique, construisent de nouvelles cités pour le compte des narcotrafiquants : même style néoclassique, kitch, du plus pur mauvais goût. Alors qu’elle nous quittait, devant les colonnes de l’Odéon, les flics sont arrivés en définitive, ils s’étaient fait attendre. Ils ont commencé par talonner des étudiants ayant trouvé une faille latérale vers l’intérieur du théâtre et les ont largement molestés derrière les grilles enserrant l’édifice. Dans la rue, ce fut la routine des gazages, départ en manif sauvage, courses diverses. Chose rare en ces circonstances, il y avait là, en plus des bombes asphyxiantes et des tonfas, quelques fusils-mitrailleurs. À l’occasion de l’entracte, le public, posté sur les terrasses et aux fenêtres, contempla l’incomparable spectacle offert à ses yeux. Des invites à quitter les lieux lui furent lancées, sans résultat manifeste.

Au cours de rencontres et d’échanges divers, il apparut qu’un étudiant aurait réussi à entrer dans le cénacle, il serait intervenu pour dire que cette mascarade était honteuse et que des amis étaient en train de se faire gazer dehors. Un musicien, programmé dans le spectacle, aurait lui aussi pris la parole pour affirmer qu’il ne participerait pas à cette soirée pleine d’effluves de lacrymogène, sans débat prévu, et à laquelle les jeunes n’étaient pas conviés. Les gens se seraient alors levés pour sortir, mais pétri d’émotion, le directeur du théâtre aurait fait valoir que le public avait payé sa place et qu’il ne pouvait être question de laisser entrer des enragés, aussi, tout le monde fut invité à se rasseoir car, de toute façon, la sortie était bloquée... Le spectacle reprit son cours. Il était organisé en abécédaire, à la lettre F (il était déjà 22 h 30 !), c’était Geneviève Fraisse, Romain Goupil s’étant réservé le O de Odéon... Nous avons découvert cette subtile programmation grâce aux personnes qui, alors même que des vigiles empêchaient le public de déserter, sortaient au compte-gouttes après trois heures de réclusion. Un à un, ces réfractaires étaient applaudis tandis qu’ils passaient au travers du cordon de CRS faisant brochette devant l’entrée.

Il était 23 heures lorsque certains d’entre nous ont commencé à partir vers le comico pour soutenir les embarqués. De mon côté, je suis rentrée chez moi en faisant chemin avec O., une amie de soixante-dix piges bien sonnées... après tout, nous avons passé l’âge de vociférer « libérez nos camarades » en pleine nuit.

En fait, pour dire le vrai, nous n’avions plus ni voix ni jambes. Il se trouve qu’avant ces événements nous avions été chanter et danser au banquet des lycéens de Charlemagne. Ce lycée n’est plus occupé puisqu’il a été fermé. Devant l’entrée, sur la placette (banderoles, salades de riz et force bières), une joyeuse coterie discutait au soleil. Lorsque les flics sont arrivés, ils ont immédiatement interdit toute musique sous prétexte qu’elle est bannie sur la voie publique, on n’en avait pourtant pas entendu jusque-là. Deux minutes à peine après cette annonce, sorti d’une sono magique restée invisible, un son endiablé a fusé, et tout le monde s’est mis à danser jusqu’à plus soif.

Un peu plus tard, le mot est passé : rendez-vous était donné devant l’Odéon.

Puisque nous y revoilà, de façon à vous faire une idée plus objective, donc plus officielle, je vous suggère de commencer par consulter l’incomparable programme de cette soirée, son seul préambule vaut le détour.

Un article de Libération, paru depuis, laisse entendre que la version que je me suis échinée à vous raconter ici relèverait d’une tendance candide à rêver encore, quelque peu. Pour preuve (et puisque des flics se baladaient déjà sur la place aux alentours de 19 h 45), nous n’avions même pas envisagé que la venue des CRS avait été commanditée par la direction de l’Odéon, comme nous l’enseignent les journalistes.

Voilà chers, le moment est venu de vous souhaiter bonne picole, danse, lunettes de piscine. Ce monde m’altère, mais pas tout à fait puisque vous existez. Donc, où que vous soyez, je vous adresse mes amitiés.

Natalie

P-S : Si, au cours de vos pérégrinations diverses, vous avez à parler de ce mois de mai poussif, dont les acteurs les plus omniprésents sont les poulets, je suggère que vous repreniez en cœur ce refrain, devenu mon favori depuis que, pour en sortir, je me suis fait palper par une fliquette, et littéralement, mettre la main au panier : « Nasse is nice... nana nanana » (sur l’air de Life is Life).

Messages

  • Merci pour cet amusant article,
    J’ai peine à croire que l’évènement a réellement existé, je veux dire le raout mondain à l’Odéon ; En tout cas, merci pour le style !superbe !
    Dommage que le ridicule ne tue pas, ça aurait fait un beau carton !
    Pour ma part je fête 68 que j’ai bien vécu en son temps, en lisant Archaos ou le jardin étincelant de Christiane ROCHEFORT
    C’est à La Vieille Grille dans le 5e mardi 22 et mercredi 23 mai à 20h30
    Si vous venez je serais très heureuse de faire votre connaissance ! Et continuons à demander l’impossible ...
    Bien à vous
    Anna DESREAUX

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