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Chronologie (subjective) de Mai 68

lundi 2 avril 2018, par Tomás Ibáñez

Déjà quarante ans ! C’est ainsi que commençait le texte que j’écrivis en 2008 pour présenter une brève chronologie des événements de Mai 68 [1]. Je soulignais alors que la froideur d’un constat d’huissier présentant une simple liste de dates et de faits n’était pas nécessairement le meilleur moyen d’accéder à la connaissance d’un événement historique, et que l’inclusion d’éléments subjectifs, d’expériences et de souvenirs, pourrait aider à mieux saisir ce que fut cet événement sans que cela nuise au respect des faits. Je proposais donc une chronologie complétée, traversée, ou perturbée par des fragments d’une « chronique vécue » de Mai 68.

D’ici peu de mois ce seront « déjà cinquante ans ! » qui nous sépareront de 68 et il m’a semblé opportun de reproduire cette chronologie.

Mercredi 1er mai. En réponse à l’appel lancé par le CLJA (Comité de liaison des jeunes anarchistes), quelques dizaines de camarades, dont Daniel Cohn-Bendit (nous verrons tout de suite pourquoi je mentionne sa présence), rejoignent avec drapeaux noirs et tracts la traditionnelle manifestation syndicale du 1er Mai. Violent affrontement avec le service d’ordre de la CGT, qui arrache nos drapeaux, déchire nos tracts et nous expulse en quelques minutes hors de la manifestation (seuls les maoïstes de l’UJCML, Union de la jeunesse communiste marxiste-léniniste, réussissent à rester en son sein parce qu’ils sont bien plus nombreux que nous et disposent d’un solide service d’ordre). Je me souviens encore du colosse du service d’ordre de la CGT m’arrachant des mains une épaisse liasse de tracts et la déchirant d’un seul geste comme si de rien n’était.

À peine une douzaine de jours plus tard (le 13 mai), les dirigeants de la CGT n’auront d’autre choix que d’accepter la présence de Daniel Cohn-Bendit (Dany dorénavant) en première ligne de l’énorme manifestation qui défile dans les rues de Paris. Le radical retournement de la situation en si peu de jours indique très clairement qu’elle fut l’intensité et la rapidité avec laquelle se déroulèrent les événements de Mai.

Jeudi 2 mai. Une journée « anti-impérialiste » se tient à l’université de Nanterre, où des groupes d’étudiants se sont « équipés » pour repousser une éventuelle incursion des fascistes. Le soir même, le doyen de Nanterre décrète la fermeture de l’université. Le « Mouvement du 22 Mars » (« 22 M » dorénavant [2]) et les autres organisations gauchistes (sauf les maoïstes) appellent à se concentrer le lendemain dans la cour de la Sorbonne pour protester contre la fermeture de Nanterre et contre les mesures disciplinaires que les autorités universitaires envisageaient d’adopter le lundi 6 mai à l’encontre de huit étudiants de Nanterre.

Vendredi 3 mai. Tôt le matin, entre trois cents et quatre cents étudiants, beaucoup d’entre eux avec casques et matraques (car une descente des étudiants fascistes d’Occident est attendue), occupent la cour de la faculté des lettres et sciences humaines de la Sorbonne. Les heures passent sans que les fafs apparaissent. Comme je travaille dans un laboratoire universitaire situé tout juste en face de l’entrée de la faculté, mes allées et venues pour parler avec les occupants sont constantes. Vers 17 heures, au lieu des fafs ce sont de nombreux cars de police qui font leur apparition à la demande du recteur Roche et qui commencent à embarquer les étudiants pour les conduire au commissariat. Seulement les étudiants, car les étudiantes, elles, sont sommées d’abandonner la Sorbonne.

Alors que cela est en train de se produire, je quitte mon travail pour me diriger en toute hâte vers la place de la Sorbonne où, avec les étudiantes que la police a forcées à quitter la cour, se forment des groupes de jeunes, d’étudiants et de passants. Une clameur se répand, « Libérez nos camarades », « CRS SS », des objets divers commencent à voler vers la police, courses, charges et premières grenades lacrymogènes, le pare-brise d’un car de police vole en mille morceaux, les grilles des arbres sont arrachées et jetées sur la chaussée du boulevard Saint-Michel. Place de la Sorbonne, un leader trotskiste (lambertiste) qui n’avait pas été arrêté parce qu’il était sorti quelques instants auparavant de la cour de la Sorbonne hurle : « Faites pas les cons, pas de provocation... » Les combats dureront environ quatre heures, jusqu’après 8 heures du soir. Quelque six cents personnes sont interpellées, vingt-sept sont retenues, sept seront condamnées le samedi et sept autres le dimanche.

À mon avis, ce fut une chance que les dirigeants et les militants les plus en vue des organisations étudiantes aient été absents de la rue parce qu’ils auraient très probablement fait avorter la révolte spontanée.

C’est ce jour-là que la mèche de Mai commença à prendre, enflammée par les acteurs spontanés et en l’absence des leaders étudiants…

Dans l’après-midi, le recteur communique la fermeture sine die de la Sorbonne.

Quelques heures après, l’UNEF et le SNESup appellent à une grève générale illimitée dans l’enseignement supérieur. À 1 heure du matin le 22 M, le MAU, la JCR, la FER, les ESU, le SNESup et l’UNEF [3], qui se trouvent réunis, s’accordent sur la convocation conjointe d’une manifestation pour le lundi 6 mai à 18 h 30 place Denfert-Rochereau.

Samedi 4 mai. Avec une rapidité inhabituelle, les tribunaux prononcent les sentences contre les « émeutiers » arrêtés la veille. Un tract du MAU appelle dès ce même jour à la création de « comités d’action ». Celui du XIIIe arrondissement est créé dès l’après-midi.

Dimanche 5 mai. Il est très probable que la LEA [4] ou le 22 M se réunissent, mais je ne m’en souviens pas.

Lundi 6 mai. Daniel Cohn-Bendit, Jean Pierre Duteuil (membres tous deux de la LEA et du 22 M) et six autres étudiants de l’université de Nanterre se présentent à 9 heures à la Sorbonne pour passer devant le conseil de discipline mais ils repartiront au bout de quelques heures car le « procès » a été reporté au vendredi suivant. Alors qu’ils comparaissent à la Sorbonne, une manifestation d’environ deux mille étudiants part vers midi de la faculté des sciences (« la Halle aux Vins »), passe sur la rive droite après une longue marche au cours de laquelle les effectifs vont croissant, puis nous parvenons enfin à retourner sur la rive gauche en direction à la Sorbonne. Durs accrochages avec la police, qui empêche d’avancer vers la Sorbonne, puis regroupement près de la place Maubert, où les affrontements qui mobilisent quelque cinq mille étudiants sont très violents (je n’avais jamais vu auparavant un tel degré de violence) et durent jusqu’à ce que nous décrochions pour nous rendre à la manifestation de la place Denfert-Rochereau.

Beaucoup de monde à Denfert, quelque dix mille manifestants, les militants disciplinés de la FER déploient leurs drapeaux, mais les manifestants les huent et ils sont forcés de les replier : l’accord conclu dans la matinée du 4 était qu’aucune organisation ne devait avoir de drapeaux. Surpris et euphoriques devant l’ampleur de la manifestation, les manifestants crient ironiquement « Nous sommes un groupuscule ». Avec un sentiment de puissance, nous avançons par le boulevard Raspail, la rue de Rennes et le boulevard Saint-Germain vers la Sorbonne, mais à hauteur de la place de l’Odéon, le fort déploiement policier empêche la manifestation de continuer son parcours jusqu’à la Sorbonne. Violents affrontements pendant plusieurs heures, beaucoup de lacrymogènes, plus de huit cents blessés parmi les manifestants et la police, quelque quatre cents interpellations, les affrontements ne cesseront qu’après 1 heure du matin. Je me souviens encore des longues séries d’éternuements à répétition, épuisants et irrépressibles, qui nous faisaient penser à la probable utilisation de grenades au chlore.

Dans toute la France, les universités suivent massivement le mot d’ordre de grève générale tandis que les CAL (Comités d’action lycéens) ont déjà vu le jour et que les comités d’action des quartiers sont sur le point de se multiplier.

Mardi 7 mai. Une grande manifestation (entre trente mille et cinquante mille participants) part de Denfert-Rochereau vers 18 h 30, passe sur la rive droite et s’enfile par les Champs-Elysées jusqu’à l’Arc de triomphe avant de retourner au Quartier latin, où la dispersion a lieu vers minuit. L’invasion des Champs-Elysées par la foule avec drapeaux rouges et drapeaux noirs nous laisse, bien sûr, un sentiment d’immense satisfaction.

Le premier numéro du journal Action est déjà dans la rue et se diffuse massivement par vente militante.

Mercredi 8 mai. Meeting intersyndical à la Halle aux Vins (faculté des sciences), petite manifestation (UNEF, SNESup) qui part de la faculté des sciences vers 18 h 30 et dispersion sans incident en suivant la consigne lancée par Claude Chisserey, leader étudiant de la FER. Alain Geismar (secrétaire général du SNESup) et Alain Sauvageot (président de l’UNEF) ont négocié des conditions pour le retour à la normalité, qui incluent la levée des sanctions contre les étudiants et leur mise en liberté (à l’exception des étrangers !!!).

Cette nuit-là, le 22 M se réunit dans un local de l’avenue de Verzy (XVIIe arrondissement). La colère provoquée par les événements de la journée est intense. Vers 3 heures du matin, Alain Geismar apparaît, brisé, les larmes aux yeux et fait une autocritique des négociations qu’il a menées et qui risquent de mettre fin au mouvement de Mai en sacrifiant de plus les détenus étrangers.

Le 22 M décide de miser gros en annonçant le lendemain qu’il est déterminé à lancer, même en solitaire, l’appel à une grande manifestation à Denfert pour le vendredi 10 mai à 18 h 30 et qu’il a déjà imprimé les tracts. Cette détermination sera absolument décisive comme nous allons le voir.

Jeudi 9 mai. Le Quartier latin est occupé par un gigantesque sit-in, d’innombrables groupes discutent sur le boulevard Saint-Michel et autour de la Sorbonne. Louis Aragon tente de participer à l’un des débats, mais ses liens avec le Parti communiste font que les gens l’invectivent. Le soir, la JCR, qui avait convoqué un meeting dans la grande salle de la Mutualité, l’ouvre à l’ensemble du « mouvement » et le rassemblement sert entre autres choses pour diffuser l’appel à la manifestation du lendemain, que l’UNEF et le SNESup ont finalement signé au côté du 22 M.

Vendredi 10 mai. Lorsque la manifestation démarre, vers 19 heures, il y a grand monde à Denfert. Quelque trente mille manifestants défilent par la rue Monge jusqu’au boulevard Saint-Germain pour remonter par le boulevard Saint-Michel, mais vers 20 h 30, à la hauteur des jardins du Luxembourg, la manifestation s’immobilise pour ne pas trop s’éloigner de la Sorbonne. La consigne est d’occuper le Quartier latin aussi longtemps que nécessaire, jusqu’à ce que les autorités finissent par céder. L’atmosphère est tendue, l’attente se transforme rapidement en une intense activité spontanée qui consiste à arracher les pavés et à élever des barricades (on en comptera plus de cinquante dans un périmètre assez réduit...).

Les camarades de la LEA et du 22 M sont parmi les premiers à dépaver alors que certains responsables de l’UNEF et de la FER les traitent de « provocateurs » et essayent de les en empêcher. Devant la tournure que prend la situation, drapeaux au vent et en formation compacte, les militants de la FER quittent le Quartier latin au cri de « Non à la provocation ».

Comme presque tous les vendredis, nous avons au siège de la CNT espagnole en exil, rue Sainte-Marthe, notre réunion de la fédération locale de la FIJL (Fédération ibérique des jeunesses libertaires). Je m’y précipite pour informer de ce qui est en train d’avoir lieu au Quartier latin, l’accueil est froid « ce n’est qu’une simple agitation étudiante, il est plus important de poursuivre notre réunion », ma déception est intense, mais il faut dire qu’elle s’évanouira dès le lendemain devant la présence active de presque tous les camarades de la FIJL et de beaucoup de vieux militants de la CNT. Je retourne immédiatement aux barricades de la rue Gay-Lussac, les combats n’ont pas encore commencé.

Mille rumeurs se répandent pendant une attente qui est pour le moins fiévreuse, certaines sont encourageantes : « les travailleurs de la banlieue marchent vers le Quartier latin » ; d’autres, inquiétantes : « les tanks sont déjà à tel ou tel pont de Paris »... Pour un peu je renverse Pierre B., qui est en train de dessiner sur un cahier des artefacts pour arrêter les tanks. Les transistors jouent un grand rôle d’information, l’assaut de la police ne saurait tarder et nous savons tous qu’il va se produire d’un moment à l’autre mais personne ne veut manquer cet affrontement que l’on devine décisif.

Peu après 2 heures du matin, l’assaut est lancé, extraordinairement brutal, la police tarde deux bonnes heures à prendre le contrôle de la rue Gay-Lussac. Conxita, ma compagne, se réfugie avec d’autres manifestants dans un appartement de cette rue, les flics montent les escaliers et frappent aux portes, les manifestants s’entassent dans les appartements qui les accueillent, certains sont blessés. Nous reculons peu à peu de barricade en barricade jusqu’à ce que vers 5 heures du matin nous nous regroupions à la Halle aux Vins, épuisés. Je décide de rentrer à la maison pour me reposer un moment et pour essayer de recueillir des informations. Le bilan est le suivant : environ quatre cents blessés ; à peu près cinq cents interpellations (dont soixante étrangers) ; soixante-trois personnes mises à disposition judiciaire, dont la moitié ne sont pas des étudiants.

Samedi 11 mai. Le spectacle offert par la rue Gay-Lussac et le Quartier latin est extraordinaire... L’ensemble des syndicats appellent à la grève générale pour le lundi 13 mai et à une manifestation unitaire qui partira de la place de la République.

À 23 heures, le premier ministre, Georges Pompidou, qui vient de rentrer d’Afghanistan, annonce dans un discours télévisé : premièrement, qu’à partir de lundi prochain 13 mai la Sorbonne sera rouverte et, deuxièmement, que les trois points exigés par les étudiants sont acceptés (libération de tous les étudiants détenus, les policiers quitteront tous les campus, toutes les facultés seront rouvertes).

Dimanche 12 mai. Longue assemblée du 22 M, je crois me souvenir qu’elle se tenait dans les locaux protestants du parc Montsouris (XIVe), il s’agit de discuter d’une stratégie pour le 13 mai et de préparer les tracts et les banderoles pour la manifestation. Manuel C., alias « Carlos », propose qu’un groupe de nombreux militants bien équipés dressent des barricades à proximité du parcours de la manifestation et essayent de résister aux charges de la police. On peut s’attendre à ce qu’une partie importante des dizaines de milliers de jeunes travailleurs qui participeront à la manifestation syndicale se rendent sur les lieux des affrontements et se joignent à ceux-ci. À partir de cet instant Paris brûle et tout est possible... La révolution est en cours… !!! La démarche me séduit, mais la plupart des interventions rejettent cette proposition et finalement il est décidé que le 22 M participe sans plus à la manifestation unitaire.

Vers 18 heures des étudiants, avec à leur tête Kravetz et Peninou, les dirigeants du MAU qui s’est dissous le jour d’avant pour se fondre dans des comités d’action, occupent l’annexe universitaire de Censier : assemblée générale permanente et ouverte à tous, des comités sont élus pour traiter chaque question et pour organiser les services nécessaires (nettoyage, reproduction graphique, etc.). La démocratie directe qui caractérise le 22 M est adoptée et la question prioritaire devient celle de l’auto-organisation. On respire une énorme soif de liberté sur tous les plans et les étudiants caressent un rêve excitant : que les travailleurs se réveillent enfin et prennent le relais.

Lundi 13 mai. Avec Manuel C., nous allons près de Montparnasse chez une enseignante de Nanterre, Anne Querrien, pour recueillir des banderoles. Manuel conduit à toute vitesse vers le lieu de la manifestation en esquivant les endroits où il y a le plus de policiers, quand je lui dis qu’il conduit comme un champion il me répond : « J’ai appris à conduire pour la révolution. » Les étudiants (convoqués par le 22 M) se sont donné rendez-vous à la gare de l’Est pour marcher vers la place de la République. La grève générale n’est pas suivie massivement mais une énorme manifestation (on parle de huit cent mille personnes, il se peut qu’il y en ait aux alentours de cinq cent mille) part de la République vers 16 heures.

Le contraste avec la manifestation du 1er mai est impressionnant, Dany en première ligne et une foule de drapeaux noirs au milieu de milliers de personnes, aucun service d’ordre ne pourrait remédier à cette situation. La manifestation se termine à Denfert où à 17 h 30 les syndicats donnent l’ordre de dispersion, cependant une partie de la manifestation, composée principalement par des étudiants (environ dix mille personnes), refuse la dispersion et se dirige vers la pelouse du Champ-de-Mars où se déroulent des débats avant de marcher sur la Sorbonne et de l’occuper vers 22 heures. Un comité d’occupation est élu.

Le numéro 2 du journal Action est déjà dans la rue tandis qu’à l’intérieur de la Sorbonne l’occupation s’organise fiévreusement jusque tard dans la nuit…

Un comité de coordination des comités d’action de quartier s’installe rue Serpente (ce sont les militants de l’ex-MAU qui l’animent), un « comité d’occupation » est constitué à la Sorbonne, où se créent les « comités d’action ouvriers-étudiants », et un autre comité d’occupation s’installe à Censier, où se créent les « comités d’action travailleurs-étudiants » (CATE) et plus tard, le « comité interentreprises », issu en partie du GLAT, Groupe de liaison pour l’action des travailleurs.

Mardi 14 mai. La Sorbonne est en effervescence pléthorique d’activités et d’agitation, tout à coup une clameur envahit la cour : l’usine Sud-Aviation, près de Nantes, avec deux mille travailleurs, vient d’être occupée et son directeur est séquestré par les travailleurs, l’euphorie nous enivre.

Mercredi 15 mai. La faculté des Beaux-Arts est occupée et la production des célèbres affiches en sérigraphie commence, mais ce qui retient l’attention c’est surtout l’occupation du théâtre de l’Odéon. À la Sorbonne, le comité d’occupation est élu chaque soir, les différentes commissions travaillent sans relâche, la rumeur court que d’anciens résistants ont déterré les armes cachées après la guerre et les ont portées à la Sorbonne pour son éventuelle défense. L’usine Renault de Cléon, près de Rouen, est occupée et, comme à Sud-Aviation, le directeur est séquestré. Les ouvriers de Cléon envoient des délégations aux usines de Renault-Flins et Renault-Billancourt.

La mèche allumée dans les rues de Paris une dizaine de jours auparavant et qui a été ravivée depuis sans un seul moment de répit provoque de fortes explosions dans le monde du travail et est en train de changer les dimensions du conflit. Nous sommes peut-être au zénith de mai, les sentiments se bousculent de manière irrépressible et je les verse ici en désordre. Le sentiment de faire partie d’une communauté créée très rapidement, mais traversée par des liens intenses qui, paradoxalement, semblent provenir d’un lointain passé, l’insertion dans un « nous » formé par d’innombrables inconnus que l’on sent pourtant très proches, comme des complices, la création de nouvelles relations sociales et de nouveaux amis. Le besoin d’être toujours disponible, à chaque instant, toujours en alerte devant un avenir immédiat qui se construit au fur et à mesure sans schéma prédéterminé.

Nous sommes pris dans un rythme déchaîné, vertigineux, avec un mélange d’exaltation et d’épuisement nous éprouvons le sentiment aigu d’être en train d’écrire une page d’histoire, d’être protagonistes, de produire enfin des effets sur la réalité, d’être constamment confrontés à des développements imprévus qui dépassent leurs acteurs et, pendant un certain temps, nous avons l’impression d’aller chaque jour un peu plus loin, de réussir toujours les actions entreprises.

Bonheur et enthousiasme, un plaisir né de l’action elle-même dans laquelle nous sommes plongés. Intense désir que cela ne se finisse jamais. Sentiment que l’on était en train de faire collectivement des choses qui ne devaient pas être faites et qui étaient impensables jusqu’à cet instant. Impression de défier le pouvoir établi, l’intouchable. Sentiment d’avoir mis la machine « hors de contrôle », d’avoir amorcé un processus de réactions en chaîne imparables et imprévisibles…

Jeudi 16 mai. La grève s’étend, chemins de fer, métros, bus... Une grande manifestation part vers les studios de la Radio-Télévision (ORTF) pour protester contre sa politique d’information. Les travailleurs occupent les usines de Renault-Flins et de Renault-Billancourt, mais dans ce dernier cas c’est la CGT elle-même qui organise l’occupation pour pouvoir contrôler la situation.

Vendredi 17 mai. Une marche d’étudiants se dirige vers Renault-Billancourt qui s’est mise en grève ce jour-là, cependant, la CGT, fortement implantée dans l’usine, empêche qu’étudiants et travailleurs puissent discuter et fraterniser.

Le soir on dénombre quelque cinq cent mille grévistes. Ceux-ci seront deux millions le lendemain.

Samedi 18 mai. La France est pratiquement paralysée, les étudiants organisent l’aide aux grévistes, il s’agit d’acheter des aliments directement auprès des producteurs et de les transporter vers les usines. L’idée de « double pouvoir » fait son chemin, au-delà de l’appui et de la solidarité il s’agit d’aller un peu plus loin et de mettre les travailleurs des industries directement en contact avec les producteurs d’aliments pour créer un circuit parallèle. Dany part vers Saint-Nazaire où habite son frère, puis se laissant convaincre par le magazine Paris Match il se rend en Allemagne pour participer à un acte revendicatif.

Dimanche 19 mai. À la Sorbonne, la première assemblée générale des comités d’action, réunit 148 CA et 200 délégués. De Gaulle fait sa célèbre déclaration télévisée à propos de « la chienlit » (le chaos, le désordre, la pagaille…).

Lundi 20 mai. Jean-Paul Sartre intervient à la Sorbonne. La France est paralysée, il y a six millions de grévistes. L’objectif du mouvement de Mai est de transformer les grèves passives en grèves actives et de mettre entre les mains des grévistes la gestion de leur grève en court-circuitant les bureaucraties syndicales. Des dizaines de voitures avec des délégations d’étudiants parisiens partent vers différentes villes en mission d’information et d’agitation.

Mardi 21 mai. Les ordures ne sont plus ramassées dans les rues de Paris, certains produits deviennent rares, les files d’attente se font interminables dans les stations-service.

Mercredi 22 mai. La motion de censure qui a été déposée par la gauche au Parlement est rejetée. Les stations-service sont fermées. Maniant le bâton et la carotte, l’amnistie pour les manifestants détenus est annoncée en même temps que l’« interdiction de séjour » pour Dany, qui ne pourra pas retourner en France. Ce jour même, une manifestation spontanée proteste contre cette mesure tandis qu’une grande manifestation est convoquée pour le vendredi 24.

Jeudi 23 mai. Interdiction aux chaînes de radio d’émettre des informations en direct pendant les manifestations.

Vendredi 24 mai. L’UNEF, le SNESup, le 22 M et les CAL ont convoqué une manifestation de soutien à Dany avec plusieurs points de départ, tous se situent dans les quartiers populaires de la rive droite : Clichy, porte des Lilas, Stalingrad. Nous avons un objectif secret, de type léniniste, consistant à occuper l’Hôtel de ville et, si cela s’avère impossible, le 22 M désigne la Bourse de Paris comme deuxième objectif. Beaucoup de monde (environ cinquante mille manifestants), beaucoup de jeunes non étudiants, la jonction des diverses manifestations a lieu en face de la gare de Lyon, mais à cet endroit la police barre le passage et les heurts, très violents, y compris la tentative de prendre d’assaut une armurerie, s’étendent par toute la zone. L’après-midi Georges B. nous a préparé des petits masques pour nous protéger des gaz lacrymogènes.

Le discours de De Gaulle est prévu à 20 heures (il annoncera la convocation d’un référendum), la rumeur se répand que les syndicats vont commencer à négocier, l’atmosphère est très tendue. Devant l’impossibilité d’occuper l’Hôtel de ville, le 22 M entraîne une partie de la manifestation vers la Bourse, qui est incendiée aux alentours de 22 heures. Puis, par la place de l’Opéra, nous confluons vers le Quartier latin où commence une autre nuit de barricades et d’attaques contre des postes de police (celui du Ve arrondissement, etc.). Les radios n’informent plus en direct, cela provoque une certaine désorientation chez les manifestants qui s’organisent en petits groupes de guérilla urbaine. Violence extrême, sans doute la nuit la plus violente de toutes celles du mois de mai. À Lyon, mort d’un policier, à Paris huit cents arrestations, des centaines de blessés…

Tard dans la nuit, tout en bas du boulevard Saint-Michel, Pierre Goldman, fasciné par la guérilla latino-américaine et très sceptique face aux « petits affrontements de Mai », me donne un conseil, une lame de rasoir plantée dans une pomme de terre la transforme en un projectile des plus efficaces.

Samedi 25 mai. En début d’après-midi, sous la présidence de Pompidou, les négociations commencent rue de Grenelle entre le gouvernement et les centrales syndicales.

L’ORTF se met finalement en grève.

Création du CLEOP, Comité de liaison étudiants ouvriers paysans, pour essayer de créer un circuit d’approvisionnement direct entre les paysans et les grévistes.

Dimanche 26 mai. Meeting à la Cité universitaire où le 22 M critique l’UNEF.

Lundi 27 mai. Dans la matinée, les accords de Grenelle sont signés. Dans l’après-midi, le meeting au stade Charlety réunit environ cinquante mille personnes. Ce même jour, Alain Geismar démissionne du secrétariat du SNESup. Une rumeur propage qu’en dépit de l’influence de la CGT dans cette usine l’assemblée des travailleurs de Renault-Billancourt a rejeté les accords de Grenelle.

Mardi 28 mai. Alain Peyrefitte, ministre de l’Éducation, démissionne. Tard dans l’après-midi, Dany, qui est secrètement revenu d’Allemagne, apparaît dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, où il est accueilli par une énorme ovation lorsqu’il s’identifie. Je vois encore Dany descendant depuis le dernier étage de la Sorbonne, où se tient le service d’ordre, jusqu’au grand amphithéâtre, avec Jacques Remy comme garde du corps et des « katangais » [5] agitant des chaînes de fer pour nous ouvrir un chemin d’une façon un peu rude. Vers minuit, Dany donne une conférence de presse et en convoque une autre pour le lendemain au même endroit.

De façon un peu floue je me souviens que quelqu’un m’a demandé de chercher pas trop loin de la Sorbonne un refuge où Dany puisse passer la nuit. Je contacte P. et sa compagne A., des proches camarades qui vivent précisément dans la rue qui longe la Sorbonne (rue Saint-Jacques) et ils acceptent tout naturellement de l’accueillir. Tôt le matin, une voiture nous attend rue Saint-Jacques, à hauteur de l’université, et Janin, au volant d’une grosse moto, nous ouvre la voie vers l’appartement de P. et A.

Mercredi 29 mai. Dany ne se présente pas à la conférence de presse qu’il a convoquée la veille car, pour lutter contre le vedettariat médiatique, le 22 M a décidé que d’autres camarades interviendront à sa place (« nous sommes tous Dany », disent-ils à des journalistes qui se sont offusqués...). De Gaulle a disparu, personne ne sait où il est parti. La CGT a convoqué une grande manifestation qui rassemble plusieurs centaines de milliers de travailleurs de la Bastille à Saint-Lazare et qui se déroule sans incident.

À 18 h 25 de Gaulle réapparaît à son domicile de Colombey.

Jeudi 30 mai. À 16 h 30, le Général fait un discours pour annoncer la convocation d’élections et la dissolution de l’Assemblée nationale. Les Champs-Elysées se remplissent d’une marée humaine qui appuie de Gaulle, on parle d’un million de personnes.

Vendredi 31 mai. Le week-end de la Pentecôte commence, l’essence est à nouveau distribuée afin que les Parisiens puissent retourner à la normalité et quitter Paris pour quelques jours.

Samedi 1er juin. L’UNEF est le seul syndicat qui appelle à manifester en réponse à de Gaulle. Quelque trente mille manifestants vont de Montparnasse à Austerlitz à travers le Quartier latin en criant « Élections piège à cons ». Mes souvenirs sont flous, Dany doit faire une apparition au sein de la manifestation qui doit descendre par la rue Saint-Jacques. Nous sommes à la Sorbonne et nous en sortons pour nous glisser dans le cortège lorsqu’il passe à proximité. Après avoir défilé pendant un certain temps, nous le remontons à contrecourant pour nous rapprocher de l’appartement de P. et A., lorsque nous nous trouvons tout à coup devant le service d’ordre en rang serré de la FER qui nous barre le chemin. Nos demandes pour qu’ils nous laissent passer n’ont aucun effet jusqu’au moment où le leader lambertiste Charles Berg crie à tue-tête : « Vous ne voyez pas qui c’est !… laissez passer, tas de cons ! », sans broncher devant l’insulte, les militants obéissent comme un seul homme et la barrière s’ouvre pour que nous puissions passer.

Dimanche 2 juin. Assemblée générale à la Sorbonne des comités d’action, dont la coordination est tombée aux mains de la JCR, l’assemblée tourne à l’aigre. L’UJCML, le 22 M et le Mouvement de soutien aux luttes du peuple (maoïste) se replient sur les Beaux-Arts où ils créent la Commission permanente de mobilisation, qui assumera les actions envers l’usine Renault-Flins à l’extérieur de Paris.

Lundi 3, mardi 4, mercredi 5 et jeudi 6 juin. La reprise du travail s’effectue peu à peu, les grèves du métro, des chemins de fer et de la poste s’achèvent le jeudi 6 juin. Avec le rétablissement des transports publics parisiens, les poches de grévistes ont les jours comptés. Ce même jeudi, Renault-Flins se réveille sous occupation policière.

Vendredi 7 juin. Les poches de résistance ouvrière diminuent tandis qu’éclatent des affrontements très violents entre la police et les travailleurs de Renault-Flins. Le 22 M est convaincu qu’après le week-end, c’est-à-dire le lundi 10 juin, il faudra mettre tout en œuvre pour aider les grévistes de Flins. Les affrontements se multiplient dans toute la région.

Samedi 8 juin. Partant de Paris, les militants du 22 M se déplacent en voiture jusqu’à Flins pour parler avec les travailleurs et préparer la résistance du lundi.

Dimanche 9 juin. Le mot d’ordre est de se rendre à Flins par tous les moyens. Dans l’après-midi nous partons des Beaux-Arts avec la voiture de Pierre B. pour nous retrouver à Flins avec le reste des camarades qui ont réussi à déjouer les barrages policiers sur les routes et nous nous réunissons avec des travailleurs de Renault pour discuter de la situation. Plus tard, nous dormons quelques heures, entassés sur le sol des couloirs de leurs appartements.

Lundi 10 juin. Réveil à l’aube... Le rendez-vous a été fixé à la levée du jour dans les jardins des locaux de la CFDT situés dans le village dénommé Les Mureaux, tout près de Flins. Nous nous retrouvons à une centaine de militants dans les jardins de l’union locale de la CFDT (Serge July, Manuel Castells, etc.) lorsqu’à 6 heures du matin nous voyons surgir derrière les grilles du jardin des CRS extrêmement excités qui brandissent leurs matraques comme s’ils étaient ivres, et nous craignons le pire. Par « chance », les gendarmes mobiles apparaissent peu après et s’interposent entre eux et nous, puis ils nous embarquent dans leurs fourgons pour nous conduire à un grand espace ouvert où ils procèdent minutieusement aux identifications (je ne me souviens pas si c’était dans le périmètre de l’usine).

Ils mettent à part les étrangers et ils nous emmènent dans les cachots du Palais de justice de Paris. Je ne sais combien de temps nous restons enfermés, Castells me dit qu’Alain Touraine témoignera qu’il était à Flins pour mener une recherche sociologique, cela me donne l’idée de demander la même chose à Robert Pagès, directeur du laboratoire de la Sorbonne où je travaille.

On me notifie un ordre d’expulsion du territoire français et sa commutation en assignation à résidence dans le département de la Corrèze à cause de mon statut de réfugié politique. Les policiers sont probablement débordés ces jours-là car ils me laissent libre et me disent simplement que je dois me présenter dans les vingt-quatre heures à la préfecture de police de Tulles, capitale du département. (Si la police n’était pas débordée, une autre explication est qu’elle laissait ouverte une porte pour que je quitte la France — un problème de moins — ou que je passe à la clandestinité — plus forte répression à l’avenir...)

De Tulles je me rends dans la ville voisine de Brive-la-Gaillarde, où des camarades gauchistes me logent. Je dois me présenter chaque jour, au commissariat, mais une semaine ne s’est pas écoulée lorsque la police me notifie ce qui suit : « Nous savons que vous avez rencontré des groupes de jeunes gauchistes, nous vous prévenons que nous ne voulons pas de barricades dans notre ville, donc à partir de maintenant toutes les villes du département qui ont plus de … habitants (je ne suis pas sûr du nombre, mais il était très bas) vous sont interdites. » Un couple d’enseignants du PSU m’accueillent dans leur logement à l’école primaire de Lissac, un tout petit village avec très peu d’habitants. Ma subsistance est assurée parce que Robert Pagès n’a pas résilié mon contrat avec le laboratoire. Pendant l’été, je reçois la visite de mes amis de Paris et je fais même quelques escapades discrètes et brèves à la capitale.

La mesure, contre laquelle aucun recours n’est possible car elle a un caractère administratif, sera révoquée en fin d’année grâce aux démarches de Pagès auprès du président de son université (Michel Alliot) qui a été intégré dans le cabinet d’Edgar Faure, le nouveau ministre de l’Éducation. À Noël je suis de retour à la maison... mais pour moi, Mai s’est arrêté brusquement le 10 juin, deux jours avant que la JCR, le 22 M, etc. soient dissous et six jours avant que la police ne reprenne le contrôle de la Sorbonne.

Mardi 11 juin. Violents affrontements à Paris, tandis que deux travailleurs de Peugeot sont tués à Montbéliard.

Mercredi 12 juin. Dissolution de onze organisations d’extrême gauche.

Jeudi 13 juin. Le comité d’occupation de la Sorbonne décide d’expulser les katangais, ils quittent les lieux le vendredi 14 dans la matinée.

Vendredi 14 juin. La police fait évacuer le théâtre de l’Odéon.

Samedi 15 juin. Cinquante membres de l’OAS, dont le général Salan, sont amnistiés.

Environ cinq mille personnes se rassemblent à l’enterrement du jeune lycéen maoïste Gilles Tautin, âgé de dix-sept ans, qui trouva la mort le 10 juin au cours des affrontements de Flins.

Dimanche 16 juin. La police « nettoie » la Sorbonne et efface tous les graffitis.

Dimanche 23 juin. Premier tour des élections législatives.

Jeudi 27 juin. Les Beaux-Arts sont délogés par la police.

Dimanche 30 juin. Second tour des élections : écrasante majorité des gaullistes de l’UDR.

12 juillet. Fin de la grève à l’ORTF.

Traduit par l’auteur, ce texte a été publié en 2017
dans Nouveaux fragments épars pour un anarchisme sans dogmes
par les éditions Rue des Cascades à Paris.

Notes

[1Publié en 2008, « Cronología subjetiva de Mayo del 68 », Archipiélago nº 80-81.

[2Le Mouvement du 22 Mars, constitué ce jour-là en 1968 au cours de l’occupation du bâtiment administratif de l’université de Nanterre par quelque cent cinquante étudiants, fut l’un des principaux moteurs de Mai 68.

[3MAU : Mouvement d’action universitaire, récemment créé par un courant révolutionnaire et autogestionnaire de l’UNEF ; JCR : Jeunesses communistes révolutionnaires, organisation trotskiste, IVe Internationale ; FER : Fédération des étudiants révolutionnaires, trotskistes lambertistes ; ESU : Étudiants socialistes unifiés du Parti socialiste unifié, gauche socialiste.

[4LEA : Liaison des étudiants anarchistes, minuscule organisation anarchiste créée en 1964 mais qui s’étoffa à Nanterre en 1965-1966 et joua un rôle important dans le 22 M.

[5Des jeunes provenant des banlieues parisiennes s’étaient installés à la Sorbonne et avaient mis leurs arts martiaux au service du comité d’occupation. Leur nom pris corps à partir d’une rumeur selon laquelle il y avait parmi eux des mercenaires qui avaient combattu au Katanga.

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