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Retour sur une proposition

vendredi 27 janvier 2017, par Georges Lapierre

La proposition du Congrès national indigène et des zapatistes de participer à la future élection présidentielle par la médiation d’une candidate indienne n’est, à mon sens, qu’un prétexte. Il faut bien trouver un prétexte, quel qu’il soit, pour commencer, pour fixer la date d’un commencement, la mise en branle d’une dynamique jusqu’ici cruellement absente, marquer un début de quelque chose qui n’existe pas encore, le point de départ d’un mouvement, qui, jusqu’à présent, ne s’est pas fait sentir, et le rendre public. Cabeza de Vaca a bien brûlé ses vaisseaux pour rendre impossible tout retour en arrière, Cortés, aussi ! Aller de l’avant. Ne pas revenir sur une décision une fois celle-ci prise, même si les choses ne tournent pas comme nous l’avions espéré.

L’élection présidentielle mobilise artificiellement l’attention et parfois même la passion du public, c’est un bon moment pour rendre manifeste une présence et un commencement : la présence des peuples indiens et le commencement du mouvement indigène. Il faut bien se dire que le mouvement indigène, dont on parle tant, est, jusqu’à présent, inexistant — ou, plutôt, est devenu inexistant. Il fut un temps, lors du Congrès national indigène sous l’égide de la comandante Ramona, où un mouvement des peuples indiens existait bel et bien, profitant de la dynamique apporté par l’insurrection zapatiste, de ce souffle de liberté et d’espérance venu du Sud-Est mexicain. Peu à peu, il s’est éteint ; peu à peu, l’élan qui l’animait au départ s’est atténué, a perdu de sa vigueur ; il faut dire aussi que, face au danger qu’il représentait, l’État n’est pas resté inactif. La répression directe, des manœuvres de division s’appuyant sur les différents courants de pensée au sein du mouvement, une politique d’assistance ont eu raison des velléités de départ ; mais, surtout, la société civile mexicaine (madame la société civile) qui aspirait au changement a brusquement lâché prise pour se tourner vers le politique et la « démocratie ». Le mouvement indigène ne trouvait plus dans la société même l’élan, ou l’aspiration, qui aurait pu le fortifier, l’animer ou le soutenir.

La situation a-t-elle changé ? Les Mexicains ont fait l’expérience de la démocratie et du retour au même, c’est-à-dire à une politique du tout libéral, initiée il y a quelque temps déjà par un certain Salinas de Gortari. La démocratie fut seulement la division du parti unique en plusieurs partis, tous partisans de la même politique dite néolibérale. Y aurait-il des déçus de la démocratie ? Nous pouvons toujours le supposer vu le désastre social que représente l’ouverture du pays à la convoitise des entreprises transnationales. Et dans ce désastre social, au sein de ce désastre social, les zapatistes ont tenu bon, ils ont même consolidé leur base et renforcé leur autonomie. Ils sont toujours une référence, mais une référence tue, qui n’apparaît plus, dans un coup d’éclat, au grand jour comme en 1994 et qui ne peut plus, du fait de sa simple existence publique, apporter l’élan souhaité. Le mouvement indien ne profite plus de la publicité apportée par l’insurrection zapatiste, il ne sort plus, tout armé, des circonstances. Il doit se reconstituer et, à cette fin, s’amarrer à la réalité. Entreprendre en quelque sorte le chemin inverse : se former, c’est le Conseil indigène de gouvernement, puis, profiter de la période électorale, pour apparaître au grand jour, se rendre visible et trouver ou retrouver un public.

Ce qui est important, ce n’est pas la candidate, mais ce qui se trouve derrière cette candidate indienne à l’élection présidentielle : le Conseil indigène de gouvernement. Cette candidate ne sera que le porte-parole du Conseil indigène, son faire-valoir, en quelque sorte. Le véritable pari ne concerne pas l’élection, « nos rêves n’entrent pas dans les urnes », disent les zapatistes, mais bien la constitution de ce Conseil indigène de gouvernement. Sa mise en place apporter-t-elle la dynamique espérée ? Permettra-t-elle de coaguler, de resserrer dans un même mouvement, toutes les luttes localisées, concentrées sur la défense de leur territoire, affreusement dispersées dans tout le Mexique, le plus souvent sans lien entre elles ? Rien n’est moins sûr, mais nous pouvons toujours l’envisager ou l’espérer.

J’ai senti chez bien des populations en résistance ou en lutte une réelle aspiration à se rencontrer et à s’organiser sur un plan plus large. Est-ce que la mayonnaise prendra ? Nous avons l’exemple zapatiste : la constitution d’une société autonome respectueuse de l’autonomie de chacun, c’est-à-dire des localités ou zones zapatistes, des municipalités et des régions qui entrent dans la formation de cette société autonome zapatiste. Cela n’a été possible que grâce à la reconnaissance de l’assemblée à la base, comme fondement puis comme colonne vertébrale de l’ensemble. L’engrenage entre elles des multiples formes de luttes indiennes pourrait être à l’origine d’un mouvement indigène plus général touchant l’ensemble du pays, ou à l’origine de sa renaissance. Il ne pourra se développer que s’il rencontre dans la société mexicaine les conditions qui lui sont favorables, c’est-à-dire une aspiration plus générale à un changement, une « digne rage », une révolte de la population contre les conditions de vie qui lui sont faites. L’ensemble des mesures prises par les gouvernements successifs d’un régime démocratique a laissé l’ensemble de la population mexicaine exsangue pour quelques nouveaux riches ; beaucoup ne vivent que des remesas (envoi d’argent d’un membre de la famille immigré aux États-Unis) et les mesures prises à l’encontre des immigrés mexicains par Monsieur Trump ne vont pas arranger la situation financière des familles. À une solution individuelle et bancale à leurs problèmes, les Mexicains chercheront, face à un mur, à y apporter une solution collective ; du moins, c’est là une possibilité que nous pouvons envisager.

Évidemment, il y a encore une autre condition : l’esprit zapatiste, le « votán Zapata » ; puisse-t-il toucher tous ceux qui se sont lancés dans cette aventure !

Oaxaca, le 19 janvier 2017
Georges Lapierre

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