la voie du jaguar

informations et correspondance pour l’autonomie individuelle et collective


Suite mexicaine (I)

mercredi 17 juillet 2019, par Georges Lapierre

Et si nous parlions encore une fois d’argent ? (IV)
Notes anthropologiques XXXIX bis : suite mexicaine
à la note anthropologique XXXIX consacrée à l’argent

Le Mexicain vit sans doute plus intensément le caractère ambigu que représente l’argent : l’argent est la monnaie d’échange reconnue universellement dans l’univers de l’échange marchand et cet univers de l’échange marchand est en train de s’étendre sur toute la société, personne ne peut y échapper et ne prétend pouvoir y échapper, même s’il existe encore quelques plages sans argent dans les interlignes de la société mexicaine. L’argent est devenu une nécessité pour tous les Mexicains. C’est le premier point et il ne présente aucune ambiguïté. C’est le deuxième aspect de la vie mexicaine qui apporte une ambiguïté : l’attachement des Mexicains à ce que j’appellerai l’échange cérémoniel. Cet « échange cérémoniel », nous le retrouvons partout, sous tous les aspects et sous tous les angles de la vie sociale, de la naissance de l’enfant aux funérailles de la grand-mère ou du grand-père en passant évidemment par le mariage des parents et les quinze ans de la fille. Il y a aussi les anniversaires, l’entrée et la sortie de l’école, du collège, du lycée ou de l’université. Ce ne sont là que les échanges cérémoniels sur le plan familial mais au cours desquels sont invités non seulement tous les membres du lignage mais aussi les compadres et les comadres, les amis et les voisins. Ce ne sont pas des fêtes qui restent dans la sphère privée, elles s’ouvrent toujours en direction d’un public plus ou moins large.

À ces cérémonies familiales s’ajoutent les cérémonies publiques à l’occasion des fêtes consacrées aux saints tutélaires d’un quartier ou d’un village, de la vierge de Guadalupe, par exemple, au cours desquelles le village ou le quartier organise des réjouissances et des festins publics, avec de nombreux invités, sous la responsabilité d’un « majordome » (et de sa famille) désigné à cette fin. On dit alors que c’est l’occasion de rétablir au sein de la communauté une certaine égalité entre ses membres : en effet on désigne le plus souvent celui qui a fait fortune comme responsable d’une fête dont il devra assumer une grande partie des dépenses. À peine débarqué au Mexique, je me trouve emporté dans le maelström des fêtes en tout genre, familiales ou publiques.

Je noterai aussi en passant que l’Église catholique joue un rôle non négligeable et même central dans ces échanges qui constituent le ferment de la vie familiale, communautaire et, pour tout dire, sociale du Mexicain : les figures tutélaires et protectrices des villages ou des quartiers sont des saints catholiques quand il ne s’agit pas de la Vierge ou du Christ lui-même. Le plus souvent le détour par l’Église est devenu un réflexe et très rares sont ceux qui échappent à cette emprise historique du catholicisme, à moins qu’ils n’aient fait le choix d’une autre religion, alors c’est le temple qui remplace l’église et, en de très rares occasions, comme à San Cristóbal de Las Casas, la mosquée. C’est bien la religion et ses fastes, ou son envergure spirituelle, qui apportent à l’échange sa dimension publique et cérémonielle indispensable. Je dirai que la séparation de l’Église et de l’État qui fait suite à la Révolution mexicaine, si elle a affaibli le pouvoir politique de l’Église, n’a pas diminué sa présence au sein de la société. En lui déniant tout parti pris, cette séparation a apporté à l’Église catholique une reconnaissance sociale qu’elle aurait risqué de perdre en s’engageant dans les affaires de l’État.

Nous retrouvons ce goût (que nous jugeons bien souvent immodéré) pour l’échange cérémoniel dans toute la société mexicaine, du village indien perdu dans la sierra tlapanèque à Tepito, quartier populaire de la capitale. L’échange cérémoniel est un élément important et, à mon avis, essentiel de la vie sociale du Mexicain, elle le met en rapport avec les autres et le définit comme sujet dans ce rapport aux autres. Dans le monde marchand, il n’est qu’un individu parmi d’autres individus, c’est l’argent qui l’anime en devenant le but de son activité. L’argent n’est lié ni à la morale ni à l’éthique, il est seulement l’objet vulgaire, le but vulgaire de son activité (où, d’ailleurs, tous les coups sont permis), le but réel et éthique de son activité, le but qui lui donne un sens, une reconnaissance publique et une dimension humaine, est ailleurs, il se trouve dans la dépense qu’implique l’échange cérémoniel. À la différence du protestant nord-américain, pour qui l’argent est, en soi, une éthique de vie faite d’ascèse et d’économie, de travail et d’épargne [1], pour le catholique mexicain, l’argent ne représente pas une fin en soi vers laquelle convergerait toute une éthique de vie. Il est un moyen pour satisfaire une ambition sociale : tenir son rang dans l’entrelacs des relations au sein du lignage, du quartier (parfois réduit à un voisinage immédiat) ou du village. Hier, j’assistais à une discussion au cours de laquelle un convive notait que la cérémonie marquant la fin du secondaire entraînait des dépenses importantes, une jeune femme présente lui répondit que cela ne posait pas tant de problèmes dans son village, où la plus grande partie des hommes sont partis travailler aux États-Unis : les pères envoient de l’argent et l’on peut même faire appel à des groupes musicaux !

Cette sociabilité dans laquelle se complaît le Mexicain n’est pas de tout repos, elle est faite de manquements et de susceptibilités, de sentiments et de ressentiments, d’apaisement aussi, de réconciliations, de silences et de claironnements, mais il ne s’agit pas de s’en détourner et de se soustraire à ses obligations sociales sous ce fallacieux prétexte. Trop facile d’échapper à ces frottements pour se réfugier dans l’indifférence aux autres que peut apporter l’argent. Quand l’argent devient un but en soi, il efface toute cette humanité grouillante, parfois exaspérante, qui vient alors battre de ses clapotis l’île où s’est réfugié l’individu. Pour l’instant, le Mexicain tient bon alors que, de notre côté, nous nous sommes retirés sur la pointe des pieds. En nous libérant de ces obligations, et cela nous est apparu comme des obligations à partir du moment où nous n’en avions plus le goût, nous nous sommes crispés sur nous-mêmes et sur ce qui constituait désormais notre environnement immédiat : l’univers marchand centré uniquement sur l’argent et les marchandises. Nous sommes devenus des touristes, les touristes de la vie.

L’importance prise par l’argent, le prestige nouveau apporté par la marchandise perturbent profondément le mode de vie traditionnel qui constituait jusqu’à présent la manière d’être (l’ethos) de la grande majorité de la population mexicaine. Même s’il n’a pas encore acquis l’aspect obsessionnel et totalitaire qui est le sien dans le premier monde, le besoin d’argent est devenu plus impérieux. Dans le premier monde, l’autre — la présence de l’autre, la pratique de l’échange avec lui — a dû s’effacer devant l’argent. Au Mexique, c’est encore l’argent qui doit s’effacer devant l’être humain. Pour combien de temps ? La vie sociale reste encore, me semble-t-il, au premier plan, mais il est fort possible qu’elle disparaisse insensiblement, comme elle a disparu chez nous. Nous pouvons bien nous dire au cours d’un enterrement que tout un pan de vie sociale s’est écroulé comme une falaise dans l’océan avec la personne que nous conduisons au cimetière, nous prenons rarement conscience du changement dans notre manière d’être tant ce changement reste imperceptible. Nous nous lançons dans de grandes théories sans toujours nous rendre compte que la base sociale qui pourrait les soutenir s’est effondrée sous nos pieds.

C’est au cours de ce mouvement imperceptible que nous changeons d’état, que nous passons insensiblement du statut de sujet à celui d’individu. Pour le marchand, le sujet social est perçu comme un inconvénient, comme un grain de sable dans la machine, l’individu, par contre, devient un idéal à atteindre. Pour l’individu, l’argent est toute la vie sociale, même si cette vie sociale induite par l’argent n’en forme que le spectacle ; pour le sujet, c’est l’échange cérémoniel avec d’autres sujets qui constitue la vie sociale. D’un côté, nous nous trouvons dans le monde de l’apparence et de la fiction, qui est le monde humain par excellence ; de l’autre, nous prenons conscience d’une réalité proprement humaine : celle du sujet.

Dans le devenir marchand du monde, dans le devenir de la fiction, le Mexique représente un inconvénient de poids avec l’idée fixe du Mexicain de rester un sujet. Cette idée fixe est plus prégnante dans le monde indien que dans le monde métis. Cependant, elle m’apparaît comme un dénominateur commun de la vie mexicaine, c’est lui qui donne son unité au pays et à une manière d’être partagée par les habitants de ce pays. Le choix pour l’activité capitaliste manifesté dernièrement au cours de l’élection présidentielle ne fut pas nécessairement le choix d’un mode de vie autre, même si la marchandise et son prestige exercent un attrait certain sur le Mexicain, comme sur nous.

Dans ce choc des cultures entre le nord du premier monde et le sud des autres mondes, le Mexique se trouve directement sur la ligne frontale qui partage les mondes et les cosmovisions. La guerre y fait rage avec une rare violence. Dès l’émergence de la puissance marchande des États-Unis, le Mexique est devenu « la chasse gardée » de son puissant voisin — qui lui concède bien quelques libertés à conditions que celles-ci ne lui portent pas du tort. Les États-Unis ont dévoré le Texas, ils ont phagocyté les États au nord de Mexico, ils assimileraient bien tout le pays, mais décidément le Mexique est difficile à digérer. Le dragon protestant du Nord n’a ni la gueule assez grande ni l’estomac suffisamment solide pour avaler et digérer le Mexique dans sa totalité : le Mexique est devenu à la longue l’extrême Sud indigeste des États-Unis. Il est la pointe avancée, le coin (ou le groin ?) de la puissance du Nord dans le Sud. Aujourd’hui, le Mexique est en train de négocier ce glissement de la frontière nord-américaine à la frontière du Mexique avec le Guatemala. Et ce glissement est très significatif, il signifie que le monde protestant du Nord cherche à digérer tout le Mexique petit à petit. AMLO (Andrés Manuel López Obrador), le nouveau président de la République, qui se pose comme un président honnête, non corrompu, aux yeux de l’opinion publique (et qui l’est sans doute), est chargé de faciliter la digestion et d’en adoucir les effets pervers sur les Mexicains.

Avec ce glissement de la frontière, c’est tout un monde qui est en train de glisser subrepticement sur le Mexique et de l’envahir. Cependant il y a des tiraillements, des réticences, des hésitations, il y a aussi des emballements, des acceptations, des ouvertures enthousiastes en direction du premier monde et de ses promesses. Le travail est pénible et l’accouchement lui-même se fait dans la douleur et les grimaces. Le pays y perdra son latin, son esprit et son humanité. Des résistances, la résistance de ceux qui sont encore accrochés à l’humain. Pourtant, pas de doute, le Mexique est une terre à conquérir pour les puissances de l’argent. La question qui se pose est la suivante : le Mexique se laissera-t-il conquérir et violenter sans opposer de résistances ?

Nous nous rendons bien compte au point où nous en sommes que le sort du Mexique ne dépend pas des seuls Mexicains, c’est un sort commun, commun aux Tunisiens comme aux Honduriens, aux Cambodgiens comme aux Bretons ou aux Provençaux. La guerre est devenue notre réalité, que nous rejetons le plus souvent dans les marges de notre conscience — ce qui est bien compréhensible. Surtout cette guerre n’a pas un seul front, elle touche tous les aspects de la vie, elle a quelque chose de métaphysique, elle prend parfois la tournure d’une guerre de religion, c’est qu’elle concerne les fondements de l’humain.

Nous pouvons bien nous interroger sur ce que représente l’argent, il est bien porteur d’une cosmovision, d’une vision ou d’une conception de l’humain, et c’est cette conception de l’être qui s’impose avec force en détruisant toutes les autres conceptions de l’homme, toutes les autres cosmovisions. La cosmovision n’est pas une simple vue de l’esprit comme on le croit couramment, elle est pratique, elle est enracinée, elle est ancrée dans une réalité sociale. Ce n’est pas la forêt amazonienne qui est détruite par le lobby agro-industriel soutenu par le front BBB (les trois B : Bible, Balle et Bœuf), de la triple alliance entre les groupes évangéliques, militaires et le secteur rural des grands éleveurs [2], mais bien des cosmovisions c’est-à-dire des réalités sociales. Le but est d’imposer une cosmovision unique, celle des évangélistes. Cette cosmovision unique dont les évangélistes se font les ardents propagandistes partout dans le monde n’est pas une simple vue de l’esprit, elle n’est pas abstraite de la réalité, elle colle à la réalité, elle en est l’expression idéologique, elle en est l’expression sous la forme d’idées, elle en traduit l’esprit. Elle est l’esprit d’une manière d’être, d’un mode de vie, elle est l’esprit de l’individualisme marchand.

L’argent est un objet, ou une idée, magique, il est surtout un mauvais sort. Il est porteur d’un mauvais sort, il transforme un sujet social en individu asocial : à l’un contre tous, à l’un entouré d’ennemis, faisant feu sur tout ce qui bouge. Et cet individu se pare de marchandises et de pouvoir, d’un pouvoir infini sur les autres. Le goût du pouvoir et le goût du sang, il semblerait bien que nous ayons lâché la bride à ce qui constitue notre inhumanité et le Mexique est amené à se confronter à ce monstre d’inhumanité qui déferle sur lui. Je n’ai fait que tracer en grandes lignes le substrat social à l’intérieur duquel s’insère une activité marchande en pleine expansion, faisant éclater les cadres traditionnels de la vie mexicaine et suscitant une opposition qui touche désormais aux fondements de l’humain. Dans une suite, je m’attacherai précisément aux initiatives plus concrètes prises de part et d’autre, les unes en faveur d’un devenir marchand du Mexique, les autres pour s’y opposer.

Oaxaca, le 7 juillet 2019
Georges Lapierre

Notes

[1Cf. Max Weber, Éthique protestante et esprit du capitalisme.

[2Cf. La Jornada du mercredi 3 juillet 2019, article d’opinion : « Critica ambiental a la razón desarrollista », de Claudio Lomnitz.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

SPIP | Ouvaton.coop | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0