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Notes anthropologiques (XX)

samedi 18 août 2018, par Georges Lapierre

L’objet de valeur
Seconde partie :
La monnaie

I. Naissance de l’État et naissance de la monnaie

Comme l’objet de valeur dans les sociétés traditionnelles ou coutumières, la monnaie est l’enjeu d’une pensée spéculative qui se trouve à l’origine de l’activité générique, d’un mode d’échange propre à une société, dite encore communauté de pensée. Elle s’en distingue sur deux aspects : elle génère un mode d’échange particulier, l’échange marchand ; elle rend apparent un point de vue tout aussi particulier sur le monde, le point de vue du marchand s’imposant comme point de vue universel.

La monnaie marque le passage d’un mode d’échange ouvert reposant sur le don à un échange fermé dans lequel le retour est obligatoire et préalablement fixé. C’est l’échange marchand. Et l’échange marchand n’apparaît pas dans la continuité des échanges traditionnels reposant sur le don et le don en retour, il marque plutôt un arrêt, une rupture, une autre orientation : « Ainsi se prépare la révolution que détermine à la fois dans la vie sociale et dans le mode de pensée, l’avènement de la monnaie. [1] »

Le retour n’est plus laissé à l’initiative du partenaire. L’échange est désormais réglementé, il se déroule dans un cadre fixé par un pouvoir coercitif qui se porte garant du retour (institution du droit et de la procédure). Il peut bien y avoir marchandage entre les deux partenaires de l’échange, mais une fois l’accord fixé (oralement ou par contrat), il doit être respecté. Nous avons affaire à un échange assimilable au troc, mais alors que le troc est un échange entre particuliers qui se déroule à l’écart de la vie sociale proprement dite (qui, elle, connaît un autre mode d’échange fondé sur la coutume), l’échange marchand se déroule sous l’autorité d’un pouvoir public issu de la société. J’ajouterai qu’il est seulement assimilable au troc dans le sens où nous avons affaire à deux particuliers échangeant un bien contre de l’argent, ou contre un autre bien après accord. Dans les sociétés coutumières, ou quand les partenaires de l’échange en appellent à un « savoir-vivre », nous avons très rarement affaire à un accord préalable fixant les modalités de l’échange, le plus souvent, l’échange repose sur le don dans l’attente d’un retour laissé à l’initiative du partenaire. C’est là une pratique aisément observable dans les sociétés où la coutume est encore tenace, pourtant elle n’a laissé que peu de traces dans les commentaires des observateurs patentés, qui comparent souvent le troc à l’échange marchand sans noter cette dissemblance qui les oppose définitivement.

Dans le marché couvert de Juchitán, la fromagère va, un jour, donner de bon cœur un fromage à la poissonnière, par amitié, par sympathie, porque le cae bien, pour le plaisir de donner, pourtant elle sait bien, par-devers elle, que la poissonnière lui retournera son cadeau sous la forme d’un poisson un jour ou l’autre, tout de suite ou un autre jour, elle ne sait pas quand. Ce qui se trouve en jeu dans ce genre d’échange est seulement un savoir-vivre, une dignité. Quand le retour est fixé et garanti par une puissance ou une institution supérieure, étatique et coercitive, c’est un savoir-vivre et l’occasion de se montrer digne d’être une femme ou un homme qui disparaît et qui nous est dérobé.

Le marchand n’est pas issu d’une société traditionnelle où le type d’échange qui prévaut n’est jamais un échange de type marchand. Il vient d’ailleurs, il est étranger à la société, il est l’étranger. Il lui arrive de jouer et de s’immiscer dans un mode d’échange qui n’est pas le sien, reposant sur don, de la verroterie contre des fourrures, mais avec une arrière-pensée qui le porte et l’attache à la civilisation dont il vient, et où il pourra se livrer dès son retour à un véritable échange marchand. Et dans le monde qui est le sien, nous noterons une connivence entre les marchands et un pouvoir déjà constitué qui se porte garant de la contrepartie [2]. Il n’est pas sans intérêt de savoir d’où vient cette connivence et en quoi elle consiste.

La monnaie marque déjà une séparation dans le sens où elle n’est pas une création de la société dans son ensemble, qui y verrait une référence facilitant les échanges entre ses membres. La monnaie est la création du pouvoir avant même d’être celle des marchands. C’est le pouvoir qui frappe monnaie, non le marchand. L’intervention du pouvoir est comme un coup de force dans la pensée, il consiste à figer, à congeler dans une quantité mesurable ce qui est dû, ce que nous pouvons concevoir comme un retour obligé, c’est le tribut. Le tribut est ce qu’un peuple assujetti doit au roi ou à l’empereur et il est toujours chiffré — voir par exemple la liste des biens précieux, ou non, dus par les peuples soumis à l’empereur aztèque Moctezuma. « Les rançons, les cadeaux d’hospitalité comportent des chiffres qui attestent des traditions, des normes », note de son côté Louis Gernet [3] au sujet des mœurs de la Grèce archaïque. Ainsi apparaît une notion nouvelle que la monnaie va prendre en compte, celle de la mesure et du quantifiable, figeant le retour dans ce qui est convenu de rendre, dans le conventionnel, dans une norme, dans une mesure. Le retour est chiffré, il devient calculable, prévisible et fixé par une instance séparée et dominante, qui oblige, qui impose, force et dicte ce qui pourrait être vu comme un retour. Fixer le nombre d’articles à rendre solidifie et coagule le mouvement libre du don en retour.

Les anthropologues se sont souvent attachés comme Marcel Mauss à cette notion d’obligation (au retour), sans toujours noter le passage entre l’obligation éthique attachée à l’humain, à la coutume, l’expression heureuse et libérée d’un savoir-vivre, et l’obligation coercitive liée au pouvoir. À mon sens, la monnaie marque ce passage, elle arrive et naît avec le pouvoir. La monnaie trouve sa lointaine origine non dans les plaques de cuivre ou dans les haches de jade, mais dans le tribut exigé par le pouvoir. Ce tribut n’est pas encore fait de pièces de monnaie, il est encore chiffré en denrées (manufacturées ou non) : plumes, tissu, coton, ivoire, bétail, métal, or ou argent, etc., ces articles divers sont directement exigés par l’État, ils ne sont pas encore tout à fait des marchandises dans le sens où ils n’entrent pas dans un échange marchand entre deux partenaires, mais ils s’en approchent. Ils s’en approchent dangereusement. La notion de monnaie n’est pas tant attachée à un objet, à la chose, qu’à un état d’esprit. La pièce de monnaie est trompeuse, elle focalise l’attention et la détourne. La monnaie est un état d’esprit, elle marque l’ingérence d’une volonté extérieure, étrangère, dans une pratique humaine : un échange qui se voulait libre de toute intrusion. Les pièces d’or ou d’argent sont porteurs de cette intrusion, elles la contiennent, elles contiennent l’intrus, en l’occurrence le marchand irrémédiablement lié au pouvoir.

Alors que la monnaie et la notion de valeur dont elle est porteuse se dégagent peu à peu de la gangue du religieux et du sacrifice (qui apparaît avec le pouvoir, l’obligation et le tribut), et aussi de la tradition guerrière attachée à l’idée de défi et de surenchère, l’art de donner continue à avoir cours dans la société. L’échange, qu’il soit agonistique ou coutumier, ou réduit à n’être qu’un troc, repose toujours sur un même principe qui est celui du don, suspendu, ce don, à un retour laissé à l’initiative du partenaire — aujourd’hui encore ! La pratique du don et du don en retour est si ancrée dans l’être humain, si constitutive de la personne, si attachée à un savoir-vivre et à une liberté, qu’elle n’arrive pas à s’effacer complètement sous la pression toujours plus forte de l’argent et de la pratique contraire qu’il impose.

Dans ce mouvement de balançoire entre le don et le retour, le marchand, comme l’État d’ailleurs, va mettre son grain de sel, figeant un mouvement qui se voulait suspendu à un retour laissé à l’initiative du partenaire, à son libre arbitre. Le retour n’est plus aléatoire, il est alors imposé et fixé par une autorité supérieure. Il n’est plus laissé à l’initiative des gens. Le retour est exigé, il est figé. Intervient alors une force contraignante, une volonté ou une pensée qui n’est plus celle des gens, mais qui prend d’autorité leur place. Elle est celle d’un corps constitué (aristocratie guerrière ou sacerdotale, et c’est le tribut, qui est imposé, obligatoire et quantifié) allié à une catégorie sociale (les marchands et c’est l’accord préalable concernant le retour).

Nous voyons bien que l’humain se loge dans cette incertitude, dans cette vacance, dans cette suspension du mouvement de balancelle, dans cette ouverture laissée au choix de chacun : être humain ou déchoir. Fixer et rendre obligatoire le retour est sans aucun doute l’expression la plus claire du pouvoir. Un pouvoir qui s’immisce dans la tête des gens pour décider à leur place. C’est une façon de s’emparer subrepticement de ce qui fait l’humanité de chacun.

Cette alliance, et je dirai cette accointance, entre les marchands et le pouvoir en place a souvent été évoquée par les historiens, qui lui ont cependant rarement (pour ne pas dire jamais) donné l’importance centrale, décisive et, à mon sens, capitale, qu’elle mérite. L’aristocratie de la pensée (guerrière et sacerdotale) formant la classe du pouvoir a besoin des marchands et se trouve liée par nécessité à cette catégorie sociale bien particulière [4]. Les marchands, de leur côté, ont besoin du pouvoir pour défendre et, d’une certaine manière, imposer leur propre conception de l’échange : un échange dont les modalités sont fixées par eux et non plus laissées à l’initiative des gens. C’est l’État, c’est-à-dire l’expression d’un pouvoir séparé, qui se porte garant de la monnaie, en fait, du point de vue des marchands.

J’avance que la monnaie n’apparaît pas dans les sociétés reposant sur la coutume et que l’activité marchande y est inconnue. La monnaie et les marchands apparaissent dans des sociétés complexes où existe une séparation entre ceux qui ont un pouvoir sur l’ensemble de la société, formant une aristocratie guerrière et sacerdotale, et la société elle-même qui se trouve subordonnée à la classe sociale dominante. Dans ces sociétés complexes formées de peuples différents, le pouvoir se présente comme la clé de voute de l’ensemble, unissant dans un équilibre, selon moi toujours précaire, une grande variété de peuples et de milieux. Ces peuples supportent mal le joug d’une autorité supérieure, cependant ils ne sont pas sans trouver un certain avantage à cette union quelque peu forcée. Cet avantage est celui de la division du travail et de la répartition des richesses : le commerce est rendu possible et il se développe peu à peu. Le plus souvent, nous séparons ces deux phénomènes, la constitution de l’État et la naissance de l’activité marchande alors qu’ils sont bien souvent concomitants. Sous la forme du tribut dû par les peuples sous tutelle, cette richesse passe par la classe dirigeante, où elle devient un instrument de domination. C’est le pouvoir qui la concentre entre ses mains et qui, par la suite, la répartit aussi. Je remarque que les Pochtecas formant la caste des grands marchands dans l’empire mexica non seulement alimentaient la classe dirigeante en marchandises de luxe, mais qu’ils formaient aussi la pointe avancée de l’empire dans son extension. Ils étaient considérés comme les espions préparant, par leur connaissance du terrain et des peuples étrangers, les futures conquêtes.

La Crète des palais — du XXe siècle avant notre ère, et qui s’étend jusqu’au XVe, XIVe siècle, jusqu’à la domination de la civilisation mycénienne — nous apporte un heureux exemple de cette concentration de la richesse par l’État et de sa répartition. Les palais (celui de Cnossos avait plus de treize mille mètres carrés de superficie) étaient : des centres administratifs ; des lieux de production d’articles manufacturés avec des artisans à demeure ; des entrepôts de denrées diverses d’importation (sans doute sous la forme de tributs) venus des territoires et des îles contrôlés par l’aristocratie crétoise et dument enregistrés ; des établissements d’exportation de produits dans la majeur partie de l’Égée, mais aussi en direction de l’Égypte, du Proche-Orient, Syrie et surtout Palestine.

Sous une forme moins nette, nous retrouvons cette confusion, ce mélange des genres entre le pouvoir et l’activité marchande, entre la naissance de l’État et le début de l’activité marchande, dans bien d’autres régions, en Grèce ou dans d’autres continents, au point où nous sommes en droit de nous demander si l’activité capitaliste d’accumulation et de distribution (ou redistribution) de la richesse n’est pas une fonction primordiale de l’État au point d’accompagner intimement sa formation, sa mise en place et sa puissance. Le lien existant entre État, capital et activité marchande est sans aucun doute bien plus puissant et bien plus conséquent que l’on veut bien le dire. Jusqu’à présent, les historiens ont surtout vu deux mondes indépendants avec des rapports plus ou moins lâches entre eux, l’un cherchant à contrôler ou à contenir l’autre. Et si ces deux mondes n’en formaient qu’un seul ? Voilà bien une hypothèse qui ouvrirait largement de nouvelles perspectives à la recherche théorique et nous amènerait à saisir l’histoire des civilisations dans toute son ampleur, le mouvement universel de l’aliénation de la pensée dans son unité intrinsèque et jusqu’à notre histoire présente.

C’est dans un tel contexte que, peu à peu, des changements assez subtils, difficilement décelables, vont se produire dans les mentalités. C’est alors et alors seulement que l’objet de valeur, l’objet précieux, voit sa fonction traditionnelle se transformer insensiblement pour se rapprocher imperceptiblement de celle de la monnaie. L’immense intérêt de l’article de Louis Gernet [5] « La notion mythique de la valeur en Grèce » est double : d’une part, il situe l’apparition de la monnaie à un moment historique assez bien défini, celui de la constitution des États dans la Grèce archaïque ; d’autre part, il repère les changements dans les mentalités conférant à l’objet de valeur un sens différent de celui qu’il avait traditionnellement. Dans son essai, Louis Gernet suggère un parallèle intéressant entre l’apparition de la monnaie et le développement du droit et de la procédure : « On peut dire que dans les Jeux funèbres de l’Iliade par exemple, nous sommes à même distance de la monnaie que de la procédure. Il y a toujours intérêt à marquer ce genre de connexions. [6] »

Je me demande si ce n’est pas la noblesse qui, la première, se trouve en quelque sorte victime de la pénétration lente de la monnaie et du changement, dans les mœurs et dans les esprits, qu’elle implique. Elle peut bien s’en défendre et continuer à être attachée à la notion du don et de la reconnaissance sociale, le changement est imperceptible et se fait à son insu. Si l’on tente de se faire une idée de sa situation, cette contamination progressive de la noblesse par l’argent nous étonne moins. En se posant comme la classe de la pensée, elle s’est coupée de la vie sociale et de l’humain, elle a rompu avec ce qui constituait son humanité. L’humain et le spirituel se sont éloignés dans le religieux, le don est devenu sacrifice aux dieux. L’aristocratie guerrière comme l’aristocratie religieuse se sont érigées sur cette fracture. Le guerrier s’attache désormais aux biens, à la richesse matérielle, que ces biens soient acquis à la guerre, aux jeux ou par des dons, car ils sont désormais le signe ou la preuve tangible de sa valeur. Il est sensible à l’apparence, c’est elle qui le signifie. Ces biens avec lesquels il se confond désormais, au point de les emporter avec lui dans sa tombe, prennent peu à peu un autre sens qui les tire et les rapproche de celui de l’argent.

Louis Gernet note que dans une coutume comme celle des jeux homériques où tous les concurrents sont récompensés, une hiérarchie de valeurs existe par hypothèse entre les prix (coupes, trépieds, bassins, armes…), ce qui l’amène à conclure qu’aussi bien plusieurs de ces objets sont en relation immédiate avec les débuts de la monnaie : « Au Ve siècle encore, en Crète, les amendes sont évaluées en trépieds et en chaudrons. » Les faucilles de fer données en prix dans les jeux de Sparte ont été parfois identifiées comme monnaie spartiate [7]. Les médailles ressemblent fort à de la monnaie et il est arrivé que des monnaies fussent émises à l’occasion des jeux, des concours et des défis.

Marseille, le 15 août 2018
Georges Lapierre

Notes

[1Gernet, 1995, p. 178.

[2Il est surprenant que des anthropologues comme Alain Testart, qui se sont consacrés à l’échange et dont l’échange de type marchand reste le modèle de référence, ne notent pas cette complicité, qui est une caractéristique essentielle d’un échange de type marchand.

[3Gernet, 1995, p. 124.

[4Cf. Être ouragans, deuxième livre, Brève histoire du capitalisme des origines à nos jours, éditions L’insomniaque, 2015.

[5Gernet (Louis), « La notion mythique de la valeur en Grèce », Journal de psychologie, octobre-décembre 1948, paru dans Anthropologie de la Grèce antique, Champs Flammarion, 1995.

[6Gernet 1995, p. 124.

[7Gernet, 1995, p.124-125.

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