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La Grande Transformation (V)

jeudi 17 septembre 2020, par Georges Lapierre

Aperçus critiques sur le livre de Karl Polanyi
La Grande Transformation (à suivre)
« Quand le calme fut revenu, le Forgeron était encore sur la terrasse, debout, face au nord, ses outils en même place. Mais dans le choc, la masse et l’enclume lui avait brisé les bras et les jambes, à hauteur des coudes et des genoux, qu’il n’avait pas jusque-là. Il recevait ainsi les articulations propres à la nouvelle forme humaine qui allait se répandre sur terre et qui était vouée au travail.
En vue du travail, son bras s’est plié. » (Marcel Griaule, Entretiens avec Ogotemmêli)

« Désormais, les hommes d’affaires s’imaginent savoir quelle forme doit prendre leur activité, il est rare qu’ils s’informent sur la nature de l’argent avant de fonder une banque. Dorénavant c’est seulement parmi les originaux et les imposteurs qu’on trouve le plus souvent les ingénieurs sociaux, et encore, ils sont souvent derrière les barreaux », note Karl Polanyi dans son livre La Grande Transformation. Le plus souvent les « ingénieurs sociaux » perçoivent bien l’existence d’un lien logique entre l’activité marchande des capitalistes d’aujourd’hui et les travailleurs, entre les riches en argent et les pauvres en argent. Vont-ils jusqu’à percevoir le lien logique entre l’argent et la société ? Comment cerner et définir cette logique qui met aux prises employeurs et employés ?

Aujourd’hui, elle se cache, elle se fait peu visible, elle se drape d’un voile, elle s’obscurcit. Autrefois le lien qui unissait le riche marchand d’étoffes, l’éleveur de moutons du Yorkshire et le tisserand flamand était sans mystère, chaque partie de cette mise en relation savait parfaitement à quoi s’en tenir : le marchand tenait l’éleveur de moutons et le tisserand par les couilles. Si l’éleveur comme le tisserand pouvaient se sentir dupés, personne n’était dupe. Le marchand tenait l’un et l’autre par la dette. L’éleveur comme le tisserand étaient endettés vis-à-vis du marchand. C’est par la dette que le marchand possédait virtuellement le métier à tisser et le travail du tisserand (ou les moutons et le travail du berger). Le marchand fournissait la matière première (la laine) et récupérait le produit fini (le tissu), comptant pour rien, ou pour moins que rien, le travail du tisserand. Le tisserand travaillait pour payer une dette qu’il n’arriverait jamais à combler. La dette représente la pensée du marchand matérialisée ; et le marchand supprime en pensée le travail de l’artisan en vue de l’échange à réaliser, c’est la dette. Le tisserand était redevable de son travail au marchand. La dette est seulement la suppression en pensée du temps de travail que consacre le tisserand à la fabrication de la pièce de tissu. Le travail est ce qui disparaît dans l’objet fini et l’on pourrait ajouter qu’une partie de la dette, de la pensée en mouvement du marchand, disparaît dans l’objet fini, en l’occurrence dans le drap. C’est sans doute pour cette raison que Karl Marx, à la suite de Ricardo, rattache la notion de valeur à celle de travail : le temps de travail constituerait la valeur cachée, occulte, contenue dans la marchandise. Mais c’est une erreur, ce n’est pas le temps de travail qui se cache dans l’objet, c’est la dette, c’est la pensée en mouvement du marchand qui se réalisera quand le drap sera échangé contre de l’argent. Le tisserand, entre la laine et le drap, se trouve sous l’emprise de la pensée du marchand ; l’endettement du tisserand envers le marchand qui pourrait être seulement l’expression du pouvoir du marchand sur la vie du tisserand prend un aspect juridique, celui de la dette.

La valeur occultée dans la marchandise est celle de la dette, elle est la pensée du marchand, la pensée matérialisée du marchand, une pensée qui est figée dans sa représentation et qui a pris la forme abstraite de la dette. La dette représente l’investissement du marchand dans l’affaire ; l’investissement du marchand dans l’affaire est l’investissement de la pensée du marchand qui a pris forme, qui a trouvé et qui s’est figée (ou matérialisée) dans sa représentation : l’argent (l’argent que lui doit le tisserand, la dette, et l’argent que lui rapportera la vente du drap fabriqué par le tisserand). Cet investissement nous le voyons comme l’investissement d’un capital dans l’affaire, créant chez l’artisan ce phénomène étrange qu’est la dette ; mais nous pouvons tout aussi bien le saisir sur le plan de la pensée comme l’investissement d’une idée, qui serait celle de l’échange à réaliser, animant tout le procès de la pensée, dont celui qui consiste à supprimer (en pensée) le travail de l’artisan. Cette dette, c’est seulement de la pensée (matérialisée) à un moment donné de son procès. Le marchand ne l’ignore pas, si bien qu’en temps de besoin il fondra sans remords les bijoux en sa possession pour les transformer en lingots comptant comme nul et non avenu le temps de travail de l’artisan. C’est l’idée de l’échange qui constitue la valeur d’un bien, et cette idée de l’échange, c’est de l’or en barre !

Nous nous rendons compte que le marchand autrefois comme la banque aujourd’hui ne perdent pas la tête, l’argent investi est déjà remboursé par la dette, ils se contentent d’encaisser des dividendes. Ils spéculent seulement sur l’échange à venir. Ils pensent. Ils se contentent de penser et l’argent arrive dans leur escarcelle. C’est un miracle chrétien, le miracle de la multiplication des petits pains ! Nous vivons dans un monde miraculeux ! Certain quidam transforme de l’eau en vin, les marchands et les banquiers transforment leur idée en argent. « Le corps du Christ se découvre monnaie. L’hostie a la forme et la taille d’une pièce de monnaie. [1] »

À cette échelle, qui est celle d’une relation entre individus, la violence du rapport n’échappait à personne, et cette violence d’un rapport contraignant qui liait le travailleur au marchand se passait, pour l’essentiel, sur le plan de la pensée. La dette ne représentait que le pouvoir de contrainte du marchand, le pouvoir de sa pensée (ou de sa volonté) sur celle du tisserand. Le marchand avait les moyens de contraindre le tisserand, il avait avec lui toutes les forces du droit, c’est-à-dire toute la police du royaume, toute la police de la pensée. Le tisserand ne pouvait pas se soustraire à sa dette sans risquer la prison, et des tortures physiques et, s’il était chrétien, des tortures morales. Dans cette affaire, le travailleur était seul et démuni ; par contre le marchand avait l’appui de l’État, de l’exécutif comme on dit, et de la religion. Le tisserand se trouvait pris dans les filets du pouvoir, le pouvoir de ceux qui s’étaient approprié la pensée de l’échange, en l’occurrence, les bourgeois. L’ouvrier ou l’ouvrière savaient pertinemment qu’ils travaillaient pour payer une dette perpétuelle. Est-ce si différent de nos jours ? La dette a une valeur morale, elle est un consentement. En contractant une dette publique auprès de ceux qui pensent pour nous, l’État se porte garant de notre consentement et, partant, de notre soumission. La violence de la situation instaurée par l’existence même de la dette est toujours aussi absolue, elle est seulement moins visible, elle n’est plus une violence exercée par une personne sur une autre personne, elle est plus impersonnelle, mais elle reste une violence sociale dans laquelle l’État et le droit sont engagés aux côtés de la bourgeoisie.

La reconnaissance d’une dette est une génuflexion, l’assentiment donné à un système social qui repose sur la séparation entre les riches en pensée et les pauvres en pensée. C’est une profession de foi, en général, cette profession de foi est rarement libre, elle est sollicitée avec une certaine insistance et une contrainte certaine dans laquelle se joue la survie sociale de la personne. La dette est un choix de société. Elle apparaît dès qu’une société est vaincue et a déposé les armes face à son vainqueur ; la dette est l’acte de soumission des vaincus aux vainqueurs. La soumission est une reconnaissance de dette. Au début, cette reconnaissance de dette est celle d’un peuple à un autre peuple jugé plus prestigieux et qui le domine en pensée ; quand nous avons affaire à une société complexe dans laquelle existe une classe sociale, la dette contractée se fait toujours en direction de la partie dominante dans la société. La société dite occidentale, chrétienne et marchande a pu conquérir le monde et soumettre d’autres sociétés ou d’autres peuples mais ce fut toujours sous l’impulsion de cette partie dominante — des nobles et des marchands. Suite à cette conquête du monde par les grands bourgeois, toutes les sociétés sont en voie d’être soumises au système de la dette tel que le conçoivent les marchands. Ce sont les banques qui tiennent désormais le monde par les couilles.

L’argent est la représentation matérialisée de cette pensée unique gouvernant le monde. Et cette pensée unique, celle des marchands, est garantie par le droit, ce qui signifie qu’elle est garantie par l’État. Dès sa naissance, l’État se porte garant de la valeur de la monnaie. Si nous y regardons de plus près, nous nous rendons compte que l’État se porte ainsi garant de la pensée du marchand matérialisée par l’argent, par cette monnaie dont le pouvoir se réserve la fabrication. En résumé, j’avancerai que le droit est la garantie apportée par l’État à l’argent, en tant que monnaie et en tant que capital et cela depuis la formation des États. L’argent signifie que la pensée du marchand est reconnue par l’État, en fait par l’autorité de la pensée comme aliénation de la pensée. L’État devient l’exécuteur des grandes œuvres, la police de la pensée sous sa forme aliénée. Ce despotisme de la pensée unique du marchand peut bien se trouver accepté par une grande partie de la population qui y voit son intérêt et nous avons affaire à des États dits démocratiques ou bien il est mal accepté et nous avons affaire à des États autoritaires. Ce despotisme de la pensée comme aliénation s’exerce toujours avec la plus grande rigueur.

La logique qui lie désormais les banques aux populations est la dette ; la dette est la pensée en activité des marchands, et cette pensée en mouvement des marchands exige que toutes les populations travaillent pour elle. Et toutes les populations du monde travaillent pour elle, elles travaillent pour la pensée sous sa forme aliénée, elles travaillent pour de l’argent et pour payer la dette publique que les États s’empressent de contracter auprès des banques. La dette est la pensée du maître qui prend possession d’un pays et de sa population. La dette est la pensée de maître qui s’approprie la pensée des populations qui lui sont désormais soumises par la dette. Des populations peuvent bien avoir une autre idée de l’échange (une idée qui n’est pas marquée du sceau de la séparation et de la domination) et qui se distingue de la pensée du maître par cette référence constante à l’égalité et à la reconnaissance de l’autre comme semblable, elle est combattue à outrance, elle est combattue à mort par tous les moyens.

Les marchands sont passés dans l’anonymat. La banque ou toute autre société anonyme est la pensée des marchands à ce point puissante qu’elle est devenue une institution et les hommes d’affaires ne cherchent pas à s’informer sur la nature de l’argent avant de fonder une banque. C’est seulement un point de vue sur la monde qui s’exprime par le moyen de l’argent, par la représentation mystique (et, dans un certain sens, mystificatrice) de la dette. La première vague de domestication, du moins celle qui précède la nôtre, la domestication industrielle, rend visibles les travailleurs et invisibles les marchands, elle dépersonnalise la relation qui lie l’employeur à l’employé. La pensée subjective du marchand établissant un rapport de pouvoir et de contrainte s’évapore, devient impersonnelle, elle prend la forme d’une institution, elle domine la société mais comme institution, comme une entité d’autant plus puissante et absolue qu’elle s’est éloignée du sujet, qu’elle est devenue impersonnelle, qu’elle a pris la forme impersonnelle de l’argent. Elle est devenue une pensée qui nous domine : la pensée comme aliénation de la pensée. Désormais, nous nous consacrons à cette pensée, à cette pensée comme aliénation de la pensée, nous consacrons notre vie (et, quand nous sommes riches, la vie des autres) à l’argent, à payer une dette que nous avons contractée dans notre enthousiasme enfantin pour la marchandise ou à payer une dette que notre gouvernement a contractée en notre nom et pour notre bien.

De leur côté, les travailleurs en devenant une masse ou une classe opposée à la classe bourgeoise ont, en quelque sorte, perdu forme humaine, ils ne sont plus reconnaissables humainement. Alors que leur patron, l’entrepreneur, l’est toujours, il l’est par la dette. Les travailleurs, quant à eux, auront le sentiment d’être reconnus à partir du moment où ils contracteront à leur tour une dette, ce qu’ils font en général. Pour le bourgeois, le travailleur, comme le nègre, est devenu une abstraction ; pour le travailleur, le bourgeois est devenu une abstraction. Reste l’argent, à la fois comme capital, comme idée, et comme monnaie, comme pensée : la dette comme moteur de la vie sociale.

À la guerre comme à la guerre ! Avec la naissance de l’industrie, les travailleurs sont devenus une masse corvéable à merci mais qui pouvait se révéler dangereuse, la Première Guerre mondiale a résolu le problème du danger que pouvait représenter cette masse de travailleurs en les envoyant se massacrer les uns les autres au nom d’une notion religieuse, abstraite et sentimentale, la patrie. En devenant visibles, en devenant une masse de gens que l’on ne peut éviter de voir, les travailleurs sont devenus apparents. Autrefois, quand le travailleur était artisan, homme de métier, il était encore un humain parmi les humains ou, plutôt un chrétien parmi les chrétiens ; quand il devient ouvrier d’usine, son humanité se dilue, elle se fond dans la masse, il n’est plus humain que pour ses collègues quand il se retrouve avec eux le dimanche matin au café du coin, ou alors il n’est plus chrétien que lorsqu’il va à la messe ce même dimanche matin, faisant acte de génuflexion et de soumission, ce qui est nettement plus rare.

« À partir de ce moment, le naturalisme hante la science de l’homme, et la réintégration de la société dans le monde des hommes devient l’objectif visé avec persistance par l’évolution de la pensée sociale. L’économie marxienne — dans cette ligne de raisonnement — a été une tentative, ratée pour l’essentiel, pour atteindre cet objectif ; si elle a échoué, c’est que Marx adhérait trop étroitement à Ricardo et aux traditions de l’économie libérale. [2] »

Cette dérive des sciences sociales en direction du naturalisme [3] trouverait son explication dans l’apparition des travailleurs comme pure apparence de l’humain. Pour la classe de la pensée, pour la bourgeoisie, les travailleurs qu’elle emploie dans ses usines ne sont humains qu’en apparence. D’ailleurs l’entrepreneur n’achète pas des hommes mais, comme le veulent les marxistes, de « la force de travail ». Ce n’est que plus tard que les travailleurs retrouveront leur humanité aux yeux du pouvoir, il n’y a pas très longtemps, quand ils seront perçus comme des porteurs d’argent et comme des cadres gavés de dettes et de bonne volonté au service de l’argent. En tant que porteurs d’argent, non seulement ils participent à l’échange mais ils en deviennent le moteur occulte grâce à la dette. La dette qu’ils contractent signifie leur désir de participer à leur niveau au procès de la pensée ; c’est une profession de foi dans un système d’échange où l’argent tient lieu de pensée.

Ce n’est que très récemment que l’humain est réintégré dans la science sociale et encore ! À condition de voir dans la société la réalisation de l’idée de l’échange de tous avec tous et de voir dans le mouvement de l’argent le procès de la pensée. Avec la notion de valeur on aborde bien cette idée de l’échange. Reconnaître la valeur d’un bien c’est se montrer sensible à cette idée de l’échange. L’erreur de Marx a consisté à quantifier cette idée. Une idée n’est pas quantifiable. De plus « dans un théorème erroné, mais d’une immense portée, il investit le travail de la capacité unique de constituer la valeur » (Polanyi, p. 189).

À mon sens (voir plus haut) le temps de travail n’a qu’un rapport très lointain avec la valeur et ce rapport très lointain avec l’idée de valeur est apporté par le salaire et, mieux encore, par la dette. La valeur d’un objet est liée à la capacité et la faculté de cet objet à s’échanger contre de l’argent, la notion de valeur est à mettre avec l’idée de l’échange, elle est liée à la spéculation sur l’échange à venir. Ce n’est pas le temps de travail socialement nécessaire pour produire une marchandise, c’est l’ouvrier lui-même qui a une certaine valeur en fonction de son salaire lui-même lié aux connaissances et au savoir-faire de l’ouvrier spécialisé. Ce n’est pas le travail qui entre dans le marché et qui deviendrait une marchandise, mais bien l’être humain, toutefois cet être humain n’entre pas dans le marché comme marchandise, il y entre comme porteur d’argent, il y entre comme celui qui s’est endetté : il est celui qui, à son niveau, convertit les marchandises en argent. L’ouvrier n’est pas une marchandise, il peut, certes, se trouver remplacé par une machine, mais la machine ne perçoit pas un salaire, elle ne s’endette pas ; elle n’est pas porteuse d’argent. Seuls les êtres humains sont porteurs d’argent, c’est parce qu’ils sont porteurs d’argent, c’est parce qu’ils s’endettent, qu’ils sont des êtres socialisés, participant à l’échange de tous avec tous. L’être humain est celui qui participe à la réalisation de l’idée, et au bout du chemin, une fois conclu l’échange d’une marchandise avec l’argent, on découvre l’idée réalisée, devenue idée dans son universalité, redevenue argent, ce qu’elle était au départ, mais argent réalisé. L’argent comme simple idée dans la dette se matérialise à nouveau : la multiplication des petits pains.

Marseille, le 13 septembre 2020
Georges Lapierre

Notes

[1Alain Santacreu, « Profaner le Graal », revue Contrelittérature n° 2 (« La monnaie de l’État chrétien est sacrée, c’est ce que signifie clairement la monnaie d’or créée par saint Louis, l’agnel. Sous Philippe le Bel l’agnel s’identifie totalement avec l’hostie puisque, à l’image de cette dernière, la pièce est frappée d’une croix sur une face et de l’agneau divin de l’autre », p. 52).

[2Polanyi (Karl), La Grande Transformation, Gallimard, « Tel » n° 362 (p. 188).

[3Le naturalisme consiste à voir dans l’équilibre des espèces (qui s’entredévorent) auquel est parvenue la nature un modèle du marché (où règne la « loi de la jungle) et de l’équilibre entre ses acteurs auquel il parviendrait tout « naturellement ».

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