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Considérations sur les temps qui courent (IV)

dimanche 27 septembre 2020, par Georges Lapierre

« Tous les types de sorcellerie ont été légués aux hommes par des êtres d’essence non humaine, qui ne firent que les transmettre, mais ne les créèrent pas. La sorcellerie bwaga’u provient d’un crabe… » (Malinowski)

Après tout ce temps, le coronavirus reste d’actualité, nous pouvons y voir le prétexte pour l’État de garder la haute main sur la société en dictant des mesures d’autorité assez vaines mais qui ont cependant le consentement d’une grande partie de la population, maintenue dans un climat de peur par la propagande gouvernementale. Nous nous rendons compte aussi que le virus persiste et continue à mettre en échec le monde scientifique convoqué à grand renfort de tambours et de trompettes pour l’étudier et mettre fin à sa nocivité. Le désarroi de la haute autorité scientifique, visible à travers les points de vue contradictoires qu’elle a l’occasion d’exprimer, remet en question sa toute-puissance et sa position de juge suprême dans la société que l’opinion publique lui avait données de bonne foi. Nous nous rendons compte que l’avis des scientifiques varie selon leur attachement à tel ou tel laboratoire (ou de leur attachement à l’État contre la société) et que la fameuse objectivité scientifique, planant au-dessus des intérêts privés, n’est qu’un leurre. Ce virus inattendu aura eu le mérite de mettre en lumière certaines zones d’ombre soigneusement camouflées et des intérêts inavouables qui s’opposent à l’intérêt général, cette notion d’intérêt général n’ayant été mise en avant que pour imposer des mesures arbitraires dont le bien-fondé était loin d’être acquis comme le port du masque ou l’interdiction des parcs et des plages.

La présence inopinée de ce virus ne consiste pas seulement à être un pavé dans la mare où barbotent les canards, il est aussi un pavé qui pourrait bouleverser nos certitudes et tout particulièrement la conception que nous nous faisons de la réalité marquée par l’opposition, dont se gargarisent les anthropologues, entre nature et culture.

Nous sentons bien confusément que le surgissement du virus correspond à une crise sociale d’envergure, qui ne touche pas seulement un pays en particulier mais l’ensemble de la planète, à vrai dire, tous les pays soumis à l’activité capitaliste marquée par l’argent. L’argent est cette chose étrange porteuse de la pensée de l’échange, à la fois idée de l’échange à réaliser sous la forme du capital financier et activité de la pensée la réalisant, c’est l’argent qui prend la forme de monnaie d’échange [1]. Voilà donc un être étrange, que l’on suppose vivant, entre la chose et la bactérie, qui s’immisce dans un monde gouverné par l’argent, cette chose, tout aussi étrange, porteuse de la pensée. La vie sous l’aspect d’un virus, d’un être ou d’une entité partagée entre matière et vie vient bouleverser (ou questionner) un monde dans lequel la pensée s’est matérialisée pour prendre l’aspect de l’argent. Devons-nous reléguer cet événement dans la banalité évènementielle d’une pandémie parmi d’autres ou devons-nous le prendre en considération — comme nous aurions dû prendre aussi en considération les pandémies qui l’ont précédé — pour lui donner enfin la dimension sociale qu’il mérite et que nous cherchons à occulter ?

Le premier obstacle auquel nous nous heurtons est notre propre conception de la réalité partagée entre une réalité extérieure à l’humain que nous appelons la nature et une réalité tout humaine que nous appelons la culture et plus généralement la civilisation ou la société. Cette réalité hors de l’humain serait celle de l’objet, de la matière, nous la qualifions de réalité objective. En opposition à cette réalité qualifiée d’objective, la réalité née de l’activité humaine comme la culture ou la civilisation, serait la réalité subjective, celle du sujet humain. Le virus ferait partie de la nature et son étude devrait être le fait d’une pensée objective détachée des préoccupations trop humaines. Nous voyons qu’il n’en est rien. Les conflits d’intérêts sont légion, l’appât du gain et le souci d’argent viennent s’immiscer dans un débat qui se prétend désintéressé. Le monde tout subjectif de l’argent, propre à l’humain, vient s’immiscer dans le monde objectif de la nature et le perturbe ou, plus précisément, en perturbe la connaissance. Ce n’est pas tout.

La distinction entre nature et culture n’est pas si claire que ça. Ne dit-on pas que la vie en société, la culture et la civilisation, et même l’argent font partie de la nature de l’homme ? Que la vie sociale et l’argent sont une invention ou une création qui prend sa source dans cette partie de l’humain qui est étranger à l’humain et qui le conditionne. Cette part qui échappe au sujet humain, mais qui impose une orientation à son activité et qui la dicte, peut bien être considérée comme une réalité objective ; nous dirons alors que la vie sociale et, avec elle, l’argent font partie de la nature de l’homme comme la vie sociale des abeilles ou des fourmis fait partie de leur nature. La frontière entre nature et culture, entre extériorité et intériorité, entre objectivité et subjectivité n’est pas si étanche que nous voulons bien le penser. Par exemple, nous saisissons le corps, ses fonctions et ses instincts, comme extériorité, et la pensée, ses échappées et ses rêveries, comme intériorité. Et le désir où le placer ? Du côté du corps ou du côté de l’esprit ? Si nous sommes amenés à voir dans l’objectivité la source de la subjectivité, dans la nature de l’homme la source de la vie sociale nous pouvons aussi faire la démarche inverse et voir dans la subjectivité la source de l’objectivité et dans la vie sociale de l’homme la source de sa vision du monde comme nature.

La nature pour les Romains, comme la phusis pour les Grecs, signifie l’apparence. Nous saisissons la réalité comme apparence — ou nous ne saisissons que l’apparence de la réalité. Et quel est donc ce « nous » qui ne voit que l’apparence de la réalité et pour qui l’apparence de la réalité, la nature, est toute la réalité et la seule réalité sinon l’être collectif, l’être social, le sujet qui voit et qui conçoit, l’être subjectif par excellence ? Nous n’avons pas toujours appréhendé la réalité comme apparence, on a pu noter les balbutiements d’une telle vision du monde accompagnant la naissance de ladite raison, c’est-à-dire de la pensée objective, chez les philosophes grecs de Milet, cité sur la côte de l’Asie Mineure, entre le VIIe et VIe siècle avant J.-C. Une telle cosmovision liée à ce qu’on appelle la pensée objective ne s’est dégagée que progressivement d’une cosmovision plus attachée à la pensée subjective, magique ou religieuse ; et pour la pensée magique ou religieuse la réalité n’est pas réduite à une pure et vaine apparence, elle est, au contraire, pleine d’esprit, c’est une réalité spirituelle. Ce passage de la pensée subjective, magique ou religieuse, à la pensée objective est à mettre en relation avec les transformations sociales et tout particulièrement avec la naissance de l’argent. Quand la pensée de l’échange, jusqu’alors pensée du sujet, s’est matérialisée dans l’argent, quand elle a trouvé en quelque sorte son objet, notre vision de la réalité a été profondément modifiée. Avec l’argent, monnaie d’échange frappée et garantie par les États, notre cosmovision s’est transformée, la réalité est devenue apparente. Et quelle est donc cette réalité devenue apparente, devenue nature, devenue objet, devenue argent, sinon notre propre réalité ?

Et le coronavirus dans tout ça ?

Le virus existe bien comme apparence, il est même visible au microscope et son image est reproduite sans fin dans les magasines comme notre image reflétée par deux miroirs qui se font face ; il existe à la fois comme objet d’une observation qui se prétend scientifique et objective et comme prétexte à un certain nombre de mesures de coercition sociale prises par les États. Voilà donc un virus, mi-chose mi-animal, qui fait partie du monde naturel et dont la nocivité est prétexte à un ensemble de mesures dans l’autre domaine, celui de la vie sociale. D’ailleurs nous pouvons bien nous demander au vu des circonstances de son apparition s’il s’agit bien d’un être venu d’ailleurs, extérieur à la vie sociale de l’homme, à sa culture, à son goût pour les marchés ? Il n’est pas aisé de sortir de cette ambiguïté où se mélangent nature et culture, virus et vie sociale.

Il est difficile de sortir d’une telle situation à moins de poser la concordance, que l’on se refuse obstinément d’admettre, entre deux réalités : une réalité extérieure étrangère à l’humain et que l’on appelle la nature avec ses microbes et ses virus, sa forêt amazonienne en feu et son air pollué, et une réalité intérieure propre à l’humain avec sa culture, ses marchés, son fric et ses États. Ce virus ne serait-il pas la manifestation devenue apparente d’un mal être social ? Il n’est pas facile de s’extraire d’une façon de voir propre à notre société et qui oppose deux réalités, nature et culture, une réalité qui serait extérieure et « objective », une autre qui nous serait propre et subjective, notre manière de vie ou notre manière d’être. J’ai essayé de montrer un peu plus haut que cette réalité extérieure n’est que la projection, l’apparence, de notre propre réalité, le retour du refoulé en quelque sorte, quand il est devenu plus facile de tomber malade ou de mourir (toute mort n’est-elle pas un suicide ?) que de s’insurger.

Cette extériorité que nous donnons à notre intériorité en la rendant apparente nous empêche de la connaître, l’apparence est le voile ou l’écran qui, en s’interposant entre nous et nous, rend impossible la connaissance de notre propre réalité. Les savants courent après la vérité (ou notre vérité) en étant condamnés à ne pas la connaître. En projetant notre réalité (notre soi) sur l’écran de l’apparence comme au cinéma, nous nous la rendons inaccessible. En se laissant voir, en devenant notre extériorité, notre subjectivité, notre intériorité, ce qui nous constitue comme être humain, nous échappe définitivement. Ainsi les savants vont-ils décortiquer ce virus sous tous les angles et sous tous ses aspects sans jamais se poser la question sur ce qu’il signifie. L’État (garant de la monnaie et de l’activité marchande), qui a bien le sentiment confus que son autorité se trouve mise en question par la société, prend prétexte du danger que présente ce virus pour tenter de retrouver l’autorité sur la société qu’il était en train de perdre.

L’embrouillamini que nous constations au début de cet exposé s’éclaircit : ce que les savants nomment le coronavirus serait le retour du refoulé, de ce mal-être profond qui nous détruit à petit feu, peu à peu. Notre impuissance à mettre fin à ce mal de vivre, à ce mal d’aurore, a pris l’apparence d’un virus, ou la vengeance du pangolin. Si nous décortiquons avec une certaine lucidité ce qui se passe, nous nous rendons compte que le virus arrive à point nommé pour nous sortir d’embarras, et qu’il est l’arme secrète des bien-pensants pour éviter que la critique qui commençait à prendre forme puisse se développer outre mesure. Auront-ils, ces bien-pensants, raison de nous ? Le coronavirus aura-t-il raison de nous ?

Marseille, le 22 septembre 2020
Georges Lapierre

Notes

[1Pour plus de détail et de précision sur l’argent, je renvoie le lecteur aux notes anthropologiques et aussi aux commentaires du livre de Karl Polanyi La Grande Transformation. Les notes comme les commentaires se trouvent sur lavoiedujaguar.net.

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