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Lycéen à Paris en 1968, début d’un combat
pour l’autonomie individuelle et collective

lundi 7 mai 2018, par Marc Tomsin

Quand on cause de Mai 68, les vedettes sont mises en avant, on cause des étudiants, un peu des grévistes... et les lycéens restent dans l’ombre. Comment était-ce ressenti dans les bahuts divers qui étaient dans les luttes et qu’on passait à la trappe ?

Si le mouvement lycéen est resté dans l’ombre, il faut sûrement voir cela comme une chance, celle d’échapper aux projecteurs faisant briller les leaders, cela ne lui a pourtant pas permis d’éviter l’emprise des petits appareils gauchistes. Le mouvement des occupations de mai et juin 1968 a porté en son sein sa négation à travers la médiatisation des leaders et le rôle des organisations avant-gardistes, les léninistes de tout poil œuvrant avant tout à se renforcer ou à s’implanter, en cherchant à noyauter et à instrumentaliser des structures de base comme les comités d’action lycéens (CAL). Ces premiers regroupements d’élèves provenaient des réseaux de mobilisation contre la guerre du Vietnam, qui étaient déjà considérés comme un vivier par les groupuscules trotskistes ou maoïstes. Une des premières expériences que nous y avons faites était celle des intrigues de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) pour accaparer la représentation du mouvement. Pourtant, les CAL, jusqu’à leur canalisation et leur destruction par les manœuvres des directions trotskistes ou staliniennes, reposaient d’abord sur un refus libertaire de l’autorité et de l’institution scolaire de gavage des cerveaux. Les premières manifestations lycéennes, dès le mois de janvier 1968, dénonçaient des sanctions disciplinaires contre de jeunes agitateurs. Le rejet de la discipline nous fédérait et permettait à des adolescents rebelles de se rencontrer, de se reconnaître et de s’organiser à la base. Mais cette énergie naissante menaçait toute la hiérarchie du système d’éducation secondaire, enseignants comme administration. À Voltaire, où j’étais en première en 1967-1968, seuls les libertaires du CAL ont proposé et soutenu en assemblée l’occupation complète du lycée. Une coalition d’enseignants trotskistes et staliniens s’y est opposée et Voltaire, lycée « rouge » de Ménilmontant, dans l’Est parisien, n’a été occupé que de jour. Les syndicalistes communistes ou trotskistes de la Fédération de l’éducation nationale ont agi plus efficacement contre le mouvement lycéen que la répression policière : c’est une leçon que l’on retient à vie.

Face au mur de protection établi à Voltaire par les enseignants et les parents d’élèves, nous nous sommes retrouvés dans la rue, ce qui n’était pas pour nous déplaire. On connaît les folles et interminables courses de milliers de manifestants à travers Paris lors de ce printemps rebelle où l’on allait jusqu’à pisser au passage sur la tombe du soldat inconnu. Tous les symboles de la nation coloniale — très jeunes, nous avions connu les à-côtés de la guerre d’Algérie, par exemple les charges meurtrières des CRS à Charonne ou les attaques par les fascistes de lycées comme Voltaire — comme de la République paternelle gaullienne, drapeau tricolore en tête, étaient haïs et détruits ou attaqués sur notre passage. Nous nous reconnaissions dans la Commune de Paris (Voltaire est à deux pas du Père-Lachaise) et dans le drapeau noir des pirates, des canuts et des anarchistes. Si la prise des lieux symboliques du pouvoir ne nous intéressait aucunement, l’incendie de la Bourse comme temple du capitalisme allait de soi. Les nuits barricadières furent vécues avec une grande intensité par les adolescents : elles nous ont offert des moments fusionnels avec la population où prenait forme cette transformation sociale par et pour la communauté humaine dont nous rêvions.

En tant que lycéen avais-tu des contacts avec le mouvement libertaire, était-ce une référence ou un truc vague et lointain ?

À dix-sept ans, je connaissais l’anarchisme à travers quelques lectures (essentiellement une anthologie de textes de Bakounine dans la collection « Libertés », chez Pauvert, et l’essai de Daniel Guérin) et des discussions passionnées parmi une poignée de lycéens de Voltaire, où mon ami Guil Teitler, formé dans l’organisation de jeunesse juive Dror, défendait des positions stirnériennes tout en militant au Comité Vietnam national. Il deviendra, à dix-sept ans, un héros anonyme des barricades parisiennes. Il faut ajouter dans mon cas un élément culturel familial : un père qui citait encore Kropotkine en exemple et ne reniait pas l’engagement libertaire de ses jeunes années — au sortir de l’Occupation, entre 1945 et 1950 — à travers le mouvement des auberges de jeunesse et la diffusion du Libertaire. Parmi les mouvements récents, nous nous référions aux actions des provos, à Amsterdam en 1966 — qui nous semblaient tisser un lien entre la beat generation et le courant anarchiste —, et à l’opposition extraparlementaire et antiautoritaire dont les échos nous arrivaient d’Allemagne. La manifestation du 20 avril 1968 à Paris, contre la tentative d’assassinat de Rudi Dutschke, nous a d’ailleurs donné une première opportunité de brandir des drapeaux noirs. À l’occasion suivante, le 1er mai à Paris, ces mêmes drapeaux vont provoquer la fureur du service d’ordre cégétiste, assisté dans sa chasse aux anarchistes par les maoïstes de Servir le peuple qui se feront pourtant ensuite casser la gueule par le même SO alors qu’ils criaient « Vive la CGT ! », slogan qui faisait la une de leur journal.

Parallèlement à quelques contacts, à la fin 1967 je crois, avec un éphémère petit cercle de lycéens libertaires répondant au curieux nom de Togem (mégot à l’envers), nous sommes allés écouter, avec Guil, ce qui se disait au Groupe libertaire Louise Michel. Mais cela relevait plutôt de la visite d’un musée de l’anarchie. Rien de vivant ne s’y passait et les vieilles barbes qui péroraient nous ont fait fuir. À l’occasion d’une des premières manifestations des CAL, en janvier 1968, j’ai enfin rencontré un groupe actif et attractif, la Jeunesse anarchiste communiste, la JAC. C’est au contact des lycéens de la JAC que j’ai découvert la critique de la vie quotidienne, directement inspirée par l’Internationale situationniste, l’IS. La moyenne d’âge de ce réseau ne devait pourtant pas dépasser les dix-huit ans et je me retrouvais à ce niveau sur un pied d’égalité avec mes nouveaux compagnons. La lecture de textes de l’IS comme De la misère en milieu étudiant puis du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations va donc nous fournir une sérieuse réserve de graffiti et accompagner les manifestations qui s’intensifient et où nous prenons de l’assurance au cours des quatre premiers mois de 1968. Cependant Nanterre bouge. Les libertaires et les enragés y sont au cœur de l’agitation. Connaissant le lien entre certains des fondateurs du Mouvement du 22 mars et le groupe Noir et Rouge, nous allons à Nanterre-la-Folie pour les rencontrer et nous trouvons en correspondance avec leurs conceptions « spontanéistes » et leur pratique de « minorité agissante ». Les relations que j’établis en avril et mai avec des Nanterrois vont me faciliter, après la disparition de la JAC — qui sombre en 1969 dans le montage d’un hypothétique Mouvement communiste libertaire [1] avec Georges Fontenis —, l’accès aux ultimes réunions du groupe Noir et Rouge puis, à partir de 1970, la participation au réseau Informations et correspondance ouvrières, ICO. C’est en quittant le cursus scolaire, en m’engageant dans un comité d’action de quartier [2], celui de la place des Fêtes, actif jusqu’en 1971, et en assistant aux assemblées d’ICO que va prendre forme une conception libertaire de la pratique politique et de l’organisation sociale que je partage encore de nos jours.

Comment envisagiez-vous la suite du mouvement, y avait-il des contacts avec les étudiants ?

Ces contacts existaient donc, mais nous avons fait peu d’interventions collectives en mai et juin. C’est au rythme trépidant des manifestations, des nuits d’émeute et des assemblées improvisées que j’ai traversé ces folles semaines. Je me suis retrouvé ensuite à remplir des camions de journaux (Paris Jour était le plus léger, Le Figaro le plus lourd) la nuit pour les Nouvelles Messageries de la presse parisienne (NMPP) qui sortaient de la longue grève et où un lycéen était plutôt bien accueilli. Cela m’a permis de parcourir ensuite l’Italie en stop avec Madelène (fille de Serge Mallet), rencontrée pendant la manifestation du 24 mai, où la Bourse a un peu brûlé et qui s’est terminée en très durs affrontements sur le boulevard Saint-Michel. Heureusement, l’Odéon occupé nous a sauvés cette nuit-là et a accueilli nos amours débutantes. Un couple de Parisiens de dix-huit ans était fêté cet été 68 en Italie. Ce fut un beau voyage amoureux de Florence à Pompéi, avec Sur la route de Kerouac dans le sac à dos. L’émancipation sociale passait aussi par là. À l’automne 68, le comité d’action place des Fêtes a pris une bonne part de mon temps et j’y ai poursuivi l’apprentissage de la lutte sociale commencé dans les comités d’action lycéens. La JAC a disparu dans cette vaine tentative de créer une nouvelle organisation communiste libertaire, mais j’avais trouvé un accord politique avec ceux de Noir et Rouge et d’ICO, en particulier aux côtés de Christian Lagant, correcteur du labeur et compagnon libertaire d’une immense générosité qui m’a ouvert une perspective sur le monde de l’imprimerie. Je n’ai jamais par la suite été tenté par d’autres expériences de construction d’organisations politiques, considérant comme essentielle l’organisation des tâches à la base et luttant pour l’autonomie des mouvements sociaux vis-à-vis de tous les partis.

Penses-tu qu’à la rentrée de l’« automne 68 » les lycéens avaient plus de perspectives que les étudiants ?

Les lycéens qui voulaient transformer le monde n’avaient, comme les étudiants, que la perspective des luttes sociales. En France, cela s’est passé dans la continuité de 68 par les grandes mobilisations autour de Lip, du Larzac ou de Plogoff. Je me suis retrouvé hors du lycée dès l’automne 68. Dans les CAL, la JAC, en fait le plus âgé d’entre nous (il devait avoir tout au plus vingt-deux ans), Michel Frantz, a lancé, sans grand succès, une brochure de style pro-situ, De la misère en milieu lycéen. Elle a été publiée, début 1969, en supplément à Passer outre, éphémère tentative de résistance du Mouvement du 22 mars à l’ordre de dissolution. Victimes des manœuvres stalino-trotskistes, les CAL ont disparu la même année. La perspective ouverte était l’action dans les quartiers sur la base de l’assemblée locale, puis la lutte sur le lieu de travail. J’étais retourné aux NMPP. Je me suis vite affronté aux permanents de la CGT du livre et je me suis fait virer en 1972 (je suis rentré « par la fenêtre » sept ans plus tard, grâce au syndicat des correcteurs, dans l’imprimerie puis dans la presse). Le comité d’action place des Fêtes a disparu quand le quartier a été massacré, devenant cet ensemble de tours inhumaines qu’on voit aujourd’hui. La suite pour moi, entre 1974 et 1979, est une autre histoire, loin de Paris, qui passe par ma participation très épisodique à des revues comme IRL ou La Lanterne noire et qui m’a mené jusqu’à Barcelone et, à travers les contacts que j’ai maintenus dans la Catalogne libertaire depuis la fin des années soixante-dix, au Mexique zapatiste.

Parlons du mouvement libertaire, a-t-il été le grand perdant de Mai 68 ? Dans ce début du XXIe siècle quel regard portes-tu sur sa situation actuelle ?

Au contraire, je pense que Mai 68 a permis au mouvement libertaire de renaître. J’ai lu grâce à des éditions libertaires nées de 1968, comme Bélibaste ou La Tête de feuilles, toutes sortes de textes essentiels que l’on ne trouvait pas ou plus. Je n’ai d’ailleurs jamais vu autant de parutions de textes anarchistes que maintenant. Il est certain que les tentatives organisationnelles des libertaires m’ont toutes paru vaines, mais la Fédération anarchiste s’est renouvelée. Nous sommes loin du musée de l’anarchie et la radio, l’hebdomadaire et la librairie sont des outils qui maintiennent le mouvement en vie. L’auto-organisation des mouvements sociaux est revendiquée dès qu’une grève entre dans la durée et s’étend, comme en 1995. Surtout, les luttes s’internationalisent. Des réseaux concrets de solidarité se créent sur des principes anticentralistes et antihiérarchiques. Dans un entretien de 1979, Castoriadis — qui n’était pas anarchiste — synthétise bien ce que j’ai envie de répondre sur « l’immense importance positive de Mai 68 », « qui a révélé et rendu visible pour tous quelque chose de fondamental : le lieu véritable de la politique n’est pas celui que l’on croyait être. Le lieu de la politique est partout. Le lieu de la politique, c’est la société ». Il ajoute, et je crois que nous en sommes là : « Que peut-on dire, d’ores et déjà, des institutions d’une nouvelle société, d’une société autonome ? En tout cas, ceci : qu’elles incarneront l’autonomie, à savoir l’autogestion, l’auto-organisation, l’autogouvernement collectifs dans tous les domaines de la vie publique. » Nous avons fait un bout de chemin depuis que trente-cinq écrivains et philosophes s’adressaient, le 8 mai 1968, aux jeunes insurgés dans un texte de solidarité, secrètement rédigé par Maurice Blanchot [3], en ces termes : « Face au système établi, il est d’une importance capitale, peut-être décisive, que le mouvement des étudiants, sans faire de promesses et, au contraire, en repoussant toute affirmation prématurée, oppose et maintienne une puissance de refus capable, croyons-nous, d’ouvrir un avenir. »

Marc Tomsin
Entretien en avril 2008,
publié dans Le Monde libertaire
hors-série n° 34, mai-juin 2008.

Notes

[1Il est assez bien rendu compte de cette impasse organisationnelle dans l’Histoire du mouvement anarchiste en France 1945-1975, de Roland Biard, publié aux Éditions Galilée en 1976.

[2Un livre comme Mai 68 raconté par des anonymes, de Nicolas Daum, republié et augmenté en 2008 aux Éditions Amsterdam, restitue la mémoire des comités d’action de quartier à Paris. Certains, comme celui des IIIe et IVe arrondissements — dont le livre de Nicolas Daum retrace l’histoire —, vont durer plusieurs années. Après une assez brève période d’assemblées massives, ils se transforment en laboratoires de luttes urbaines, préfigurant le mouvement associatif mais prônant surtout la prise en main par les habitants de leur vie collective.

[3Christophe Bident, Maurice Blanchot partenaire invisible, essai biographique, Champ Vallon, 1998. Ce texte se trouve dans les Écrits politiques. Guerre d’Algérie, Mai 68, etc. (1958-1993) de Maurice Blanchot, réunis par Lignes Éditions Léo Scherr en 2003.

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