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Contre les murs

mardi 4 juin 2024, par Guillaume Paoli

C’est à de diverses intersections géographico-spirituelles que des chanceuses et chanceux ont pu croiser la route de ce promeneur de la connaissance qu’était Marc Tomsin. Pour les uns ce fut Barcelone et la persistance de la mémoire libertaire. Pour les autres San Cristobal de las Casas et l’expérience zapatiste. Sans parler de Paris, creuset et queue de la comète soixante-huitarde, et finalement Athènes, exil et ressourcement, lorsque Paris n’eut plus lieu d’être. Pour ma part, ma rencontre avec Marc eut lieu au croisement de Berlin et d’une passion historico-littéraire partagée pour l’aire germanique. Et c’est de cet aspect particulier que je vais témoigner ici.

Son intérêt pour la culture allemande, Marc l’avait hérité de son père, Jacques. Il l’évoquait souvent, ce père décédé trop jeune. Notamment qu’il avait fait partie, au début des années 1950, de ces groupes de jeunes gens des deux pays qui s’étaient retrouvés au poste-frontière de Kehl pour abattre les barrières de la douane. De lui venaient certains des livres de son impressionnante collection germanique. J’ai l’impression que de tous les jardins qu’il cultivait, celui-ci était plus familier, intime. Probablement aussi an raison de sa compagne Eva, originaire de la Sarre. L’ami ne parlait que des rudiments de la langue, mais il pouvait la lire passablement, ce qui aiguillonnait sa curiosité pour un domaine fabuleux dédaigné par le nombrilisme éditorial français. C’était en premier lieu afin de faire traduire et publier des écrivains subversifs et grandioses du tournant du 20e siècle : Franz Wedekind, Karl Kraus, Oskar Panizza (qu’il affectionnait particulièrement) que Marc avait fondé les éditions Ludd. Ceux-ci y occupent d’ailleurs la moitié du catalogue. À ces goûts littéraires s’ajoutaient les grands auteurs anarchistes que l’Allemagne avait produits à la même époque – quoi qu’ici la frontière entre courants anarchiste et littéraire soit très ténue : Gustav Landauer, Erich Mühsam ou encore Rudolf Rocker, injustement méconnus en France.

Le Chiapas avait été cependant l’occasion de notre rencontre, plus exactement le Sous-commandant Marcos qui avait suggéré qu’une « Rencontre européenne pour l’humanité et contre le néolibéralisme » se tienne à Berlin en mai 1996. C’est lors des préparatifs de celle-ci, en avril, que je tombai, non sans méfiance inaugurale, sur ce type atypique en santiags, pantalon de cuir, chemise de grand-père, gilet mexicain, bracelets et queue de cheval. Dès le premier soir, lassés des interminables discussions organisationnelles, nous partîmes boire quelques bières et notre conversation se porta vite sur Franz Jung, le dadaïste, spartakiste, pirate et comploteur dont Marc m’apprit qu’il venait juste de publier l’autobiographie, Le Scarabée-Torpille. Par un heureux hasard objectif, le Scarabée-Torpille (Torpedokäfer) était aussi le nom du bar que je fréquentais à cette époque, tenu qu’il était par un collectif d’écrivains underground et oppositionnels de l’ex-RDA qui s’étaient reconnus dans la figure tutélaire de Franz Jung. Ce groupe avait aussi une revue, Sklaven, à laquelle je coopérais, ainsi qu’une maison d’édition, BasisDruck. Le Torpedokäfer était un bar très animé. Dans la journée comme le soir, on était sûr d’y trouver des interlocuteurs de qualité, bien qu’à partir d’une certaine heure les verres pussent voler plus bas que les discussions. S’y retrouvaient des gens qui, en Allemagne de l’Est, provenaient de milieux différents, disons anar-artiste-punk d’une part, marxiste-oppositionnel-politique de l’autre, ce qui pouvait donner lieu à des empoignades très rétro pour qui avait connu la France des années 1970. Mais s’y rencontraient également pour la première fois des libertaires des deux parties jusqu’alors hermétiquement séparées de Berlin, qui pouvaient désormais échanger avec enthousiasme leurs expériences parallèles. Le quartier de Prenzlauer Berg fourmillait à l’époque d’idées et d’initiatives qui avaient en commun le refus de s’intégrer à la normalisation venue de l’Ouest. L’Ouest ne devait pas lui pardonner.

(Pour faire une digression comme Marc les affectionnait : Le Torpedokäfer était aussi fréquenté par Jes Petersen, un personnage insolite qui, tout jeune, avait été poursuivi en justice pour obscénité pour avoir republié des livres de Panizza, justement. Petersen avait été lié au dadaïste Raul Hausmann ainsi qu’à Franz Jung, à l’instigation duquel il avait, vers 1962, pris contact avec l’Internationale situationniste, en la personne de Dieter Kunzelmann. Mais ce dernier quitta l’I.S. juste à ce moment pour fonder un groupe, Direkte Aktion, avec Rudi Dutschke et un certain Andreas Baader. Constellation intéressante. Malheureusement Marc n’eut pas l’occasion de rencontrer ce Petersen avec lequel l’échange n’aurait pas manqué de croquant, le septuagénaire séjournant à ce moment-là en prison pour possession de cocaïne).

Ce fut évidemment avec grand plaisir que notre ami découvrit ce sociotope est-berlinois dont il ignorait l’existence. Je me souviens de l’étonnement des éditeurs de BasisDruck, spécialistes de l’histoire révolutionnaire allemande des années 1920/30, en entendant ce Français évoquant la date précise à laquelle Untel avait rejoint le KAPD, où dans quelle revue tel texte expressionniste avait paru. Sans pour autant en faire étalage, naturellement, avec ses yeux qui savaient garder le sourire même lorsque la conversation se faisait sérieuse. Ce fut également avec grande attention qu’il prit connaissance de la production tant littéraire que théorique qui foisonnait là. Jusqu’à son départ pour Athènes, Marc est resté abonné aux revues Sklaven, puis Der Gegner, et lorsque je lui rendais visite à Paris, il s’enquérissait toujours des nouvelles de cette petite mouvance.

Mais Marc n’aurait pas été Marc s’il n’avait su rendre la réciproque. Jamais il n’était aussi heureux que lorsqu’il faisait se rencontrer des personnes dont il anticipait les affinités. C’était un très bon entremetteur ! C’est ainsi que lors d’un passage ultérieur à Berlin, il nous présenta Norbert Kröcher alias Knofo, qu’il avait connu à Paris. Knofo était un des fondateurs du Mouvement du 2 Juin, le pendant anarchiste de la Fraction Armée Rouge qui, à la différence de cette dernière, avait su allier la lutte armée à un humour corrosif et un ancrage dans les quartiers prolétaires de Berlin-Ouest [1]. Le 2 Juin était un autre élément qui attachait Marc à l’Allemagne, depuis longtemps. En 1979, il avait fait paraître, dans Les Temps modernes, un long (et désopilant) interview des détenus du Mouvement [2]. Après avoir purgé une longue peine, Knofo n’avait plus retrouvé ses marques dans son quartier de Kreuzberg et était venu s’installer à l’Est, à Prenzlauer Berg comme il se doit. Bon vivant, grande gueule, plein d’humour, la sympathie avec lui fut instantanée et il ne fallut pas longtemps pour qu’il soit intégré à notre bande et qu’il rejoigne même la rédaction de Sklaven. Lui-même nous fit connaître de ses amis, des anciens du 2 Juin comme d’autres personnages remarquables rencontrés à d’autres étapes de son existence mouvementée. Il était un habitué du Sklavenmarkt, notre soirée hebdomadaire de discussions et lectures publiques, comme nous l’étions de sa Vollmondgesellschaft, une société qui se réunissait les soirs de pleine lune. Ces années de complicité, de rire et d’activités diverses entre Knofo et nous, c’est au camarade Tomsin que nous les devons. Peu avant de mourir en 2016, Knofo avait écrit son autobiographie, publié par les soins de BasisDruck. Il fut un moment envisagé de la faire traduire pour Rue des Cascades, mais la tâche aurait été trop coûteuse.

Pour des raisons bien compréhensibles, l’ami Marc préféra, dans les années qui suivirent, voyager vers le Mexique. Tout en restant au fait de l’actualité éditoriale et politique, il ne revint plus à Berlin. Nous nous voyions lors de mes passages à Paris puis, plus tard, en Grèce. La resouvenance de cette histoire m’est d’autant plus étrange aujourd’hui que non seulement lui et bien d’autres protagonistes ont disparu (il faudrait aussi citer Pierre Galissaires, autre vieil ami de Marc, sans les traductions duquel autant la France que l’Allemagne seraient plus pauvres en explosifs), mais même le décor. La gentrification a dispersé les uns, l’alcool et le diable ont emporté les autres. Insecte mythique sorti de l’imagination de Franz Jung, le Scarabée Torpille prend son envol et fonce à toute allure, droit dans un mur au pied duquel il tombe, assommé, après quoi il recommence encore et encore. « Un peu pessimiste comme nom de troquet » avais-je dit au serveur (un ex-participant de l’éphémère mouvement conseilliste est-allemand de 1989) lors de ma première visite. « Ah bon ? Je ne trouve pas » m’avait-il répondu, sincèrement étonné.

Guillaume Paoli

Notes

[1On peut trouver la traduction d’un entretien de Knofo réalisé en 2008 sur “La voie du jaguar” (https://lavoiedujaguar.net/Autour-d...).
(Notes ajoutées par des amis de La voie du jaguar)

[2Simultanément à cette traduction française de l’entretien des prisonniers Ralf Reinders, Fritz Teufel, Gerard Klöpper et Ronald Fritzsch dans Les temps modernes n° 396-397 en juillet-août 1979, Marc en faisait paraître une traduction espagnole dans la revue Ajoblanco (Barcelone). On peut retrouver la traduction française sur “La voie du jaguar” (https://lavoiedujaguar.net/Mouvemen...).

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