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Notes anthropologiques (XLII)

jeudi 21 novembre 2019, par Georges Lapierre

L’État, l’argent et le sacré (première partie)
« Peut-être l’humanisme hellénique recelait-il sa propre contradiction. L’univers mental qui correspond à une société “politique” où l’unité est le citoyen abstrait et interchangeable, c’est ce cosmos où l’Homme trouve sa place, mais beaucoup moins les hommes. » (Louis Gernet)

Le sacré marque la distance qui sépare l’être de la pensée qui l’engendre — qui l’engendre dans sa dimension sociale, qui l’engendre comme être humain. Le sacré apparaît avec cette distance qui sépare l’être de la pensée générique. Si cette distance est nulle, l’être et toute la réalité se confondent avec le spirituel, tout est sacré ou rien ne l’est en l’absence de la distance qui porterait le spirituel à la conscience, c’est bien ce que reproche Jean de Léry, cordonnier protestant, aux Tupinamba : cette absence d’écart qui leur aurait permis de penser et de concevoir le divin. Le spirituel est directement vécu ; c’est cette situation que découvrent les aventuriers de Villegagnon qui débarquent au XVIe siècle sur les côtes de ce qui sera le Brésil ; dans un premier temps, ils vont noter une absence des dieux, d’une représentation du spirituel, une absence d’effigie puis ils vont se rendre compte que, loin d’être absent, le spirituel se trouve partout.

Dans l’autre extrême, quand la distance devient absolue, le spirituel n’est plus accessible et il disparaît de la conscience des uns et des autres. Je pense que c’est ce qui se passe aujourd’hui dans notre rapport avec l’argent ; avec lui, la distance qui nous sépare de l’esprit est telle que la pensée dans sa dimension sociale semble bien avoir disparu de la conscience des hommes ou alors elle n’apparaît plus que comme un dieu absolument étranger et inaccessible faisant la pluie et le beau temps. Pour nous qui vivons à cette extrémité, la manière de saisir le monde de ceux qui se trouvent à l’autre extrémité nous devient incompréhensible. Parfois, quand les circonstances s’y prêtent, nous l’effleurons, nous ne faisons que l’effleurer, ne dit-on pas que les extrêmes se rejoignent ?

Toutefois je suppose que la distance a toujours existé dans la mesure même où l’idée se fait toujours apparente pour prendre l’aspect d’un pécari ou d’un jaguar ou encore pour prendre l’aspect de cette chose bien matérielle et bien profane qu’est une pièce de monnaie. La distance n’a jamais été complètement effacée, comme elle n’est jamais absolue et que le soleil de l’esprit, aussi lointain et éloigné qu’il puisse être, garde néanmoins la trace d’une nostalgie.

L’idée est contenue dans la pratique, elle active la pensée, elle n’est jamais une abstraction, elle est une abstraction seulement pour le philosophe ou pour l’intellectuel. L’argent, par exemple n’est une abstraction que pour le théoricien, il ne l’est pas dans la vie courante. C’est la pratique de l’échange qui fait que l’idée de l’échange existe, c’est l’échange de tous avec tous qui fait surgir l’idée de l’échange, c’est la vie sociale qui fait surgir l’idée de l’humain, c’est la société qui porte à l’existence l’idée. On ne peut pas détacher l’idée de la pratique ; la pratique est l’idée qui se fait réalité, la pratique est la réalité de l’idée. L’idée de l’échange naît de la pratique de l’échange. La pensée est autre chose que l’idée. L’idée est ce qui se dégage de la pratique, la pensée est l’activité pratique elle-même, elle est la mise en œuvre de l’idée par le sujet : faire en sorte que l’idée devienne réalité. Nous pourrions avancer que l’idée est à la fois le point de départ de la pensée et le but de la pensée, son objet. Elle n’est d’ailleurs le point de départ de la pensée que dans la mesure où elle en est l’objet.

Quand le chasseur guarani part à la chasse, il est bien animé par l’idée et cette idée est celle de l’échange, c’est elle qui, dans sa force et dans son flou, l’amène à se lever, à prendre son arc et ses flèches et à s’enfoncer dans la forêt. Cette idée vague et floue d’un échange à venir a pris forme pour devenir l’objet de sa pensée, pour devenir pensée tout simplement. Elle a pris l’aspect d’un singe ou d’un pécari, elle est devenue gibier. Et l’Indien court derrière son pécari comme il court derrière son idée. En devenant gibier, en prenant l’aspect d’un animal qui la représente, l’idée est devenue l’objet de la pensée, elle a créé la pensée, elle a fait naître la pensée, et la pensée se lance à la poursuite d’une représentation de l’idée (le gibier, le singe ou le pécari, ou bien encore, chez-nous, l’argent). Mais l’idée sous sa forme matérialisée, le pécari ou l’argent, n’est que la représentation d’un projet originel, celui d’un échange à venir. Ensuite, ce gibier sera donné à la communauté et il entrera ainsi dans la ronde des échanges. Quant au chasseur heureux à la chasse, il pourra se dire « bon chasseur ». Pour devenir pensée ou pour mettre en branle la pensée, l’idée est amenée à prendre forme, à s’objectiver, à se matérialiser, à trouver la forme, ou la matière, de sa représentation.

En tirant ainsi le diable par la queue et en cherchant midi à quatorze heures, nous en arrivons à délimiter les deux domaines de l’esprit, celui de l’objet, le domaine de la représentation, et celui du sujet, le domaine de la réalisation : le domaine de l’idée et celui de la pensée. Le point de départ est la réalité, l’activité pratique de l’échange de tous avec tous, c’est dans cette activité pratique que l’idée se fait pensée et la pensée, idée. C’est cette continuelle substitution de l’idée à la pensée et de la pensée à l’idée qui fait que la roue tourne et que nous avons inventé le mouvement perpétuel à l’origine de la vie en société.

Nous pourrions y voir comme une fatalité et concevoir l’argent comme l’idée de l’échange s’objectivant et donnant ainsi naissance à la pensée chez le sujet et à l’activité pratique de communication de tous avec tous. Oui, nous pourrions en rester là. L’humanité serait ainsi passée du pécari au cochon, du cochon aux perles et des perles à l’argent. Et l’argent aurait de nos jours et pour nous la même fonction (être l’objet de la pensée) que le pécari pour le chasseur guarani. Toutefois, ainsi que l’écrit Louis Gernet, on peut aussi percevoir dans cette variété plusieurs étages de pensée et plusieurs moments d’histoire sociale [1]. Si l’argent a la même fonction que le pécari, ce n’est pas sur l’argent en tant que tel, c’est-à-dire en tant qu’objet de la pensée et représentation de l’idée, que doit porter la critique mais sur ce qu’il signifie sur le plan de la pensée et saisir ainsi la naissance de l’argent comme moment de l’histoire sociale c’est-à-dire comme moment de l’histoire de la pensée.

Au cours des notes antérieures, nous avons vu émerger et converger plusieurs éléments clés de la vie sociale que nous connaissons actuellement : la naissance de l’État s’accompagnant de celle de l’argent et de celle de la religion liée à la notion de sacrifice. La naissance de l’État est liée à l’existence d’une classe sociale dominante confisquant la pensée dans sa fonction sociale de division du travail. L’argent, sous sa forme concentrée, est porteur de l’idée de l’échange capitalisée ; sous sa forme diffuse de monnaie, il est l’idée de l’échange se réalisant ; le capital, se réalisant comme capital. La religion ouvre sur la relation entre l’être humain et l’esprit du monde quand l’esprit de son monde lui est devenu étranger et difficilement accessible. J’ai pu noter au cours des mes pérégrinations dans le Mexique profond que les sectes évangéliques apparaissaient quand la société traditionnelle et communautaire commençait à se décomposer et à se désagréger ; dans l’isolement social qui s’annonçait, l’esprit du monde se faisait peu à peu inaccessible et beaucoup se trouvaient amenés à s’accrocher désespérément à cet esprit qui s’éloignait. C’est ainsi que les sectes évangéliques sont le désespoir et la consolation des pauvres alors même qu’elles sont la propagande du sacrifice des riches.

Ces trois éléments, pouvoir, capital et cosmovision, sont à tel point liés entre eux qu’ils ne forment plus qu’une seule totalité reposant sur la séparation entre l’être et le spirituel, c’est-à-dire entre l’être humain et ce qui le définit comme être humain : la pensée. Il s’agit de prendre le terme de pensée sous sa forme pratique de projet, de ce qui est projeté, de projet à réaliser (c’est la définition qu’en donne Hegel [2]). Dans la pratique du don, l’être (le sujet social ou le sujet dans son envergure sociale) se confond avec la pensée, il se saisit alors comme être spirituel (« je suis un bon chasseur »). Dans ce sens, la pensée est tout entière contenue dans le don, dans l’échange de présents comme dans l’échange de services, dans le dévouement à la cause commune et cette cause commune est la vie sociale, l’échange de tous avec tous. C’est le don ou le don de soi à cette cause commune qui constitue la véritable richesse en mettant fin à la séparation entre l’être et la pensée : dans le présent donné, c’est soi que l’on donne, dira Marcel Mauss. Toute l’activité pratique de la pensée dans ses œuvres a pour fin l’échange. L’idée sous la forme de projet a pour fin sa réalisation. L’argent est toujours un projet matérialisé, une pure idée de l’échange qui s’est matérialisée et cette pure idée matérialisée a pour fin sa réalisation, elle a pour fin l’échange, la communication de tous avec tous, la vie sociale. Pourtant ce goût immodéré pour l’argent, nous éloigne de la passion de l’autre.

Avec l’émergence de l’État et l’invention de l’argent, le don n’est plus ce qu’il était. Il continue bien à exister mais il n’existe plus sous sa forme originelle. Quand le chef kwakiutl offre un blason de cuivre, il a tout un clan derrière lui ; il en est de même pour celui qui le reçoit, il le reçoit au nom de tout un clan et c’est tout son clan qui fournira les fourrures en retour. Dans cet échange sous forme de dons, c’est bien la société kwakiutl tout entière qui se trouve convoquée et impliquée. Quand un big-man offre des cochons à un autre big-man, les deux big-men se sont constitués préalablement toute une clientèle et c’est en tant que représentants d’une collectivité qui leur a fourni les cochons à échanger et qui s’est construite autour de leur personnalité qu’ils échangent des cochons sous la forme de dons réciproques, avec un retour toujours plus généreux que le don initial. Avec ces exemples, nous retrouvons la société et c’est bien la société dans son ensemble qui se trouve concernée. La pensée de ceux qui donnent ne s’arrête pas aux blasons de cuivre, aux fourrures ou aux cochons. Les blasons, les fourrures, les cochons ne sont que l’idée de l’échange, sa représentation, pour être pris et emportés par le mouvement de la pensée, ils sont seulement les moyens d’un défi mettant au jour l’autre, révélant sa nudité, l’amenant à réagir et à répondre, à se faire reconnaître, à être, à entrer dans la ronde des échanges finalement, à avoir des lots de fourrure à donner ou à élever des cochons pour les offrir. Cet aspect est si important que nous le retrouvons de nos jours quand nous soutenons une équipe de foot ou de rugby, quand chaque victoire nous apporte un supplément d’être. Seulement, les enjeux se sont pervertis. Cette corruption qu’apporte l’argent et à laquelle nous sommes soumis marque le passage d’un plan, celui de la réalité et de l’être, à un autre plan qui est celui de l’identification, nous entrons dans le domaine du religieux ; nous ne sommes plus que des spectateurs, nous nous identifions à l’équipe, à l’idée, mais cette idée nous échappe en grande partie.

Avec l’argent et l’État, nous nous trouvons confrontés à une société plus divisée. La pratique du don se marginalise. Il a lieu en marge de la société proprement dite, qui, elle, ne repose plus sur le don et sur la liberté du retour qu’il implique mais sur l’obligation d’un retour dont le prix est fixé en argent au préalable, prudence, prudence. L’État garantit le retour. Avec la naissance de l’État inventeur et créateur de la monnaie, se montrant garant de sa valeur, la pensée de l’échange n’appartient plus aux gens comme elle pouvait l’être avec le don. C’est l’État qui concentre et cristallise désormais la pensée. Avec cette dépossession, le don se marginalise, il n’est plus le moteur premier et unique de la vie sociale, l’argent a pris sa place, une pensée étrangère, qui n’est plus celle de tout le monde, s’est substituée à lui. Le don touche encore les gens qui, grâce à lui, forment toujours une communauté, communauté de voisinage, de quartier ou de village, parfois seulement de palier, communauté familiale aussi, il en est l’esprit, c’est autour de lui, autour du don et de cette vacance heureuse qu’il implique et propose, que se construit une communauté. Il continue aussi à se pratiquer, mais sous une forme bien plus ostentatrice parmi l’aristocratie et la bourgeoisie, à l’intérieur de la classe du pouvoir qu’il contribue ainsi à consolider dans un esprit d’appartenance. Pourtant la pensée dans son envergure sociale et, pourrait-on dire, universelle est ailleurs.

L’argent apparaît à un moment de l’histoire sociale marqué par un dévoiement de l’esprit du don et de ce qu’il impliquait : la reconnaissance de l’autre. Cet esprit n’est pas effacé, il n’a pas disparu mais il est maintenu dans certaines limites contrôlables. Il s’est éparpillé. La société ne fonctionne plus sur l’esprit du don, qu’elle met et tient à l’écart. Elle s’est constituée sur un autre esprit qui est absolument contraire à celui du don. Fixer et rendre obligatoire le retour soit après entente, soit par un pur acte d’autorité, c’est dresser une barrière, celle de la suspicion, entre soi et autrui ; c’est se placer sur un tout autre registre que celui de la reconnaissance mutuelle. C’est instaurer et maintenir un pouvoir absolu sur la société.

Nous sommes devenus des individus, des sujets sociaux malgré nous, notre pensée s’est rétrécie à l’argent, l’argent nous masque autrui, nous ne le voyons plus, l’autre s’est effacé, il a disparu de notre conscience, nous n’allons pas au-delà de l’argent, l’argent limite et ferme l’horizon de notre pensée, un peu comme si la pensée du chasseur guarani n’allait pas au-delà du pécari, comme si le pécari devait bloquer sa pensée, était le but sur lequel viendrait littéralement buter sa pensée, l’empêchant d’aller vers les autres, vers cette communauté à laquelle il appartient et qui s’est construite autour de la pratique du don. En mangeant le pécari qu’il vient de tuer, le chasseur s’isole, il n’est plus un être social, il ne peut plus se dire bon chasseur, il devient individu. La société des humains peut bien continuer à exister, mais elle existe hors de sa pensée, sans lui pour ainsi dire, il peut bien contribuer à son existence en tant que porteur d’argent, mais sans en avoir la pensée ni le sentiment.

Cette séparation à l’intérieur de la société entre dominants et dominés s’accompagne d’un phénomène étrange, rarement signalé, jamais retenu et analysé : du côté de la classe dominante, qui a la prétention de posséder la pensée dans sa fonction sociale de division du travail, et qui, effectivement, la possède, nous assistons à l’émergence de l’intérêt particulier comme si sa pensée qui se voulait sociale perdait dans la pratique cette dimension pour se trouver focalisée sur l’intérêt particulier. De l’autre côté, du côté des dominés, la pensée garde encore une dimension sociale, ou gardait encore une dimension sociale, mais sans effectivité réelle, une dimension sociale dépossédée de son effectivité. D’un côté, une pensée centrée sur l’intérêt privé mais qui est effective sur le plan social, supprimant du travail en vue de l’échange (et l’échange a effectivement lieu, la vie sociale a effectivement lieu, c’est l’échange de toutes les marchandises avec toutes les marchandises) ; de l’autre côté, une pensée plus ouverte qui repose sur le don, mais qui n’a pas d’effectivité, ou une effectivité réduite, sur le plan social. Cette opposition entre une forme de pensée orientée vers l’intérêt privé et une pensée plus ouverte sur autrui est encore bien visible dans des pays dits en voie de développement, en Amérique latine ou centrale, en Afrique, en Asie, elle est moins sensible dans les pays dits du premier monde où nous assistons à un envahissement progressif mais impérieux de l’individualisme si bien que ce type de comportement orienté uniquement vers la satisfaction privée atteint peu à peu toutes les couches de la société.

Je reviens à mon exemple paradigmatique du chasseur guarani. Le chasseur guarani deviendra membre de la classe dominante à partir du moment où il emploiera un chasseur qui lui fournira les pécaris lui permettant de tenir son rôle et sa place au sein de la société des chasseurs. Lui-même n’est plus chasseur, il devient un personnage important dans le sens où une société recomposée voit le jour grâce à lui ; cette société n’est plus une société de chasseurs mais une société complexe où existent des personnages importants qui mettent au travail des gens afin que l’échange de tous avec tous se réalise. Le travailleur-chasseur peut bien de son côté échanger avec d’autres travailleurs-chasseurs, son échange restera limité à la communauté qu’il aura ainsi créée ; il sera aussi limité dans le temps car le travailleur devra consacrer une part de plus en plus importante de son temps (et de sa vie) à son employeur. Le personnage important pour lequel il travaille pourra lui aussi échanger avec d’autres personnages importants (il se gardera toutefois d’échanger avec son ou ses travailleurs-chasseurs), son échange restera limité à sa classe qu’il contribuera à renforcer (ce que l’on appelle renforcer l’esprit de classe), ce qui explique le goût pour la réception auquel se plient ou se sont pliées aussi bien la noblesse que la bourgeoisie.

Ce personnage important peut se prévaloir de la pensée dans sa fonction sociale de suppression du travail en vue de l’échange de tous avec tous. Pourtant sa pensée bute sur la chose, ce qui l’intéresse, ce n’est plus la société humaine à qui il aurait pu donner le gibier, mais le gibier. Et c’est le gibier ou, plus exactement, le nombre de pécaris en sa possession qui détermineront sa place dans la société ; sa pensée se consacre désormais au seul gibier, elle se focalise sur l’objet de l’échange et perd de vue l’échange ; sa pensée a perdu son ampleur d’antan quand le gibier n’était qu’un moment de sa pensée, quand sa pensée allait au-delà du gibier proprement dit, le gibier n’étant plus alors qu’un moyen par lequel il marquait son allégeance à la collectivité en espérant en retour sa reconnaissance comme membre à part entière de la communauté qu’il aura contribué à porter à l’existence par son don de gibier. Pour le personnage important qui emploie un chasseur, le gibier devient une fin en soi ; la chose, la représentation de l’idée prend le pas sur l’idée elle-même, si bien que c’est la représentation de l’idée qui agit pour son propre compte par le biais des humains.

D’ailleurs, si nous y regardons de plus près, ce n’est pas le produit en soi (le pécari) qui intéresse notre capitaliste mais l’argent et l’argent se trouve directement en relation avec le vaste monde de l’échange, il est le cordon ombilical qui lie le pécari (ou le produit) au vaste monde de l’échange de tous avec tous ou de toutes les marchandises avec toutes les marchandises. L’invention de la monnaie liée au pouvoir sous sa forme concentrée apporte à l’échange une dimension jusqu’alors inconnue. Le pouvoir se concentre et l’activité marchande s’étend. Dans ce mouvement de concentration et d’extension (ou de diffusion) se fait jour une autre notion plus directement liée à l’activité marchande, celle du capital et de la monnaie, de la concentration de l’argent pour constituer un capital et de sa diffusion ou réalisation sous forme de monnaie. Seul l’argent intéresse notre capitaliste : la chose même. L’argent réalise l’argent, l’argent en tant que capital en tant qu’idée de l’échange à venir, se réalise bien comme argent, comme échange de tous avec tous grâce à lui (la monnaie), le capital au départ comme idée devient, en se réalisant, capital réel. L’argent est à la fois une idée et une réalité.

Cette limitation de la pensée à la chose, à la représentation de l’idée plus qu’à l’idée elle-même, marque une étape importante de l’histoire de la pensée. Cette histoire a commencé avec l’apparition d’une classe dominante qui s’est approprié la pensée dans sa fonction sociale de suppression du travail et d’échange. Cependant, en confisquant la pensée dans sa fonction sociale, elle a limité sa propre pensée à la chose même, à la représentation de l’idée et non plus à l’idée. L’argent dresse un mur infranchissable à la pensée. En bornant ainsi la pensée à la chose, l’argent devient un facteur d’appauvrissement inégalable.

Cette focalisation de la pensée sur la chose même, sur la représentation de l’idée plutôt que sur l’idée, s’explique par la position dans la société de celui qui domine. Il ne supprime pas en pensée son propre travail en vue de l’idée à réaliser, mais celui d’autrui. Il ne s’enfonce pas dans la forêt animé par l’idée de l’échange, il attend le chasseur qu’il emploie à cette fin à la sortie du bois. Il s’empare alors de ce qui n’est qu’une représentation de l’idée, le gibier. Il n’est pas là au début du film quand le chasseur guarani descend de son hamac, prend son arc et ses flèches mu par l’idée puissante et floue du don à venir et qu’il apporte alors à cette idée puissante et floue qui l’anime l’apparence d’un pécari. Il sait bien, le chasseur guarani, que le pécari n’est qu’un moment de la pensée, celui où l’idée apparaît, la pensée consistant à faire en sorte que l’idée se réalise. Il sait bien, le chasseur guarani, que le don est l’idée se réalisant et que la communauté humaine se construit autour et par ce don. Le don est l’acte final d’une pensée qui fait surgir l’humain. L’employeur ne retient de tout ce mouvement de la pensée que l’apparence de l’idée, il ignore et le début et la fin de ce mouvement, il ne connaît de l’idée que son apparence, que la forme qu’elle a prise, et il croit que l’idée se réduit à son apparence. Il crée ainsi un monde de pure apparence dans lequel le don, ne serait-ce que l’esprit du don, est définitivement banni.

Marseille, première quinzaine de novembre 2019
Georges Lapierre

Notes

[1« (...) il y a une grande variété de héros ; et dans cette variété on peut apercevoir plusieurs étages de pensée et plusieurs moments d’histoire sociale. » (Louis Gernet, Anthropologie de la Grèce antique, Champs Flammarion, p. 18.)

[2Il ne s’agit pas de savoir si Hegel est compréhensible ou incompréhensible, ce n’est pas le plus important ; il est sans doute devenu incompréhensible ou, plus exactement, difficilement compréhensible pour nous dans la mesure où il use des concepts et d’une appréhension du monde qui sont ceux de son temps ; il y a pour le lecteur d’aujourd’hui comme un décalage, qui pourrait être aussi en grande partie celui de la traduction, mais il y a bien plus grave : l’intelligence du monde ne nous intéresse plus vraiment, ce qui signifie aussi que la critique de ce monde nous laisse indifférents ; il semblerait bien que nous ayons accepté le monde tel qu’il est et que son intelligence et sa critique ne nous intéressent plus. Hegel pouvait bien avoir une vision chrétienne et millénariste de l’histoire ainsi que Marx — qui, lui, s’en défend, maladroitement d’ailleurs, en critiquant l’idéalisme hégélien ; mais ce n’est pas sur ce terrain qu’ils sont mis en cause ; d’ailleurs Hegel et Marx ne sont pas critiqués, ils sont rejetés, ils sont rejetés au nom de la platitude, de l’inintelligence : ils sont littéralement devenus inintelligibles. Ce mufle de bœuf qui, aujourd’hui, se dresse et se laisse entrevoir devrait nous rappeler une autre période bien plus récente. Cette inappétence pour l’intelligence a quelque chose de désespérant.

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