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Anarchistes d’Espagne : les années Paname

jeudi 7 février 2019, par Nedjib Sidi Moussa

Freddy Gomez
Dédicaces. Un exil libertaire espagnol (1939-1975)
avec cinq dessins originaux de Marcos Carrasquer
Rue des Cascades, Paris, 2018, 224 pages

Dès l’incipit, Freddy Gomez souligne le caractère fictionnel de ces Dédicaces tout en indiquant que son récit se déploie « au croisement de la mémoire et de l’imaginaire ». L’auteur — à qui l’on doit le « bulletin de critique bibliographique » en ligne À contretemps, fondé avec sa compagne Monica Gruszka (1948-2016) [1] — raconte, à mots couverts, les circonstances dans lesquelles il a été amené à entreprendre son récit.

Si les premières pages s’ouvrent avec gravité sur le deuil et la défaite, le thème du roman demeure l’exil, celui des libertaires espagnols entamé après la guerre civile et cette « révolution sociale trahie, poignardée, empêchée ». Son protagoniste principal, Cristobal Barcena, relève de la fiction même si l’écrivain précise qu’il « emprunte parfois à des personnages qui ont réellement existé ».

Sans doute faut-il rappeler ici que Barcena fut l’un des pseudonymes utilisés par le père de l’auteur, Fernando Gómez Peláez (1915-1995) [2], qui dirigea, entre 1946 et 1954, l’hebdomadaire Solidaridad Obrera, organe de la CNT (Confederación Nacional del Trabajo) espagnole en exil. Une époque durant laquelle le directeur du journal anarcho-syndicaliste se lia d’amitié avec Albert Camus, l’enfant pauvre du quartier algérois de Belcourt, d’origine minorquine et dont les affinités libertaires n’ont que trop peu été mises en lumière [3].

L’antihéros fictif débarque à Saint-Cyprien (Pyrénées-Orientales) en janvier 1939, date de la chute de Barcelone et des débuts de la Retirada [4], pour y retourner, en octobre 1976, moins d’une année après la disparition du dictateur Franco « qui signe la fin de l’exil libertaire espagnol ». Et celle du récit.

Au cours des cinq chapitres qui composent le roman, Barcena rencontre les anarchistes français, ce « milieu [qui] s’était fané sur pied et de lui-même avant même que les barbares ne cherchent à le déraciner ». Son itinéraire l’amène à croiser des « vaincus de toutes les causes », sans toutefois apprécier « cette assignation à résidence identitaire » propre à tous les exodes et à laquelle n’échappèrent pas les anarchistes espagnols installés à Paris.

À l’instar de Fernando Gómez Peláez, Barcena fait la connaissance de Camus, « une clef qui ouvrait des portes » : celles de Jean-Paul Sartre ou d’André Breton que l’on retrouve tous trois à la tribune du meeting du 22 février 1952, salle Wagram, pour dénoncer les condamnations à mort prononcées de l’autre côté des Pyrénées à l’encontre de militants de la CNT.

Le « vrai » et le « faux » Barcena se côtoient au fil des pages, du côté des Halles, Au chien qui fume, un restaurant « quartier général des dissidences » tenu par Rachid, un Kabyle du Djurdjura en couple avec Marie, une Bretonne des monts d’Arrée, comme c’était souvent le cas à cette période, ainsi que le rappelait Jean-Michel Mension [5].

Barcena voyait d’un mauvais œil le néo-anarchisme qu’il assimilait à « une moderne variante du libéralisme culturel d’avant-garde ». En « bon anarcho-syndicaliste de base un peu borné », il lui préférait la lecture de La Société du spectacle, de Guy Debord. Avant de prendre le large, où disparaissent sans bruit les « témoins gênants » de tous les crimes, les apatrides de tous les horizons.

Nedjib Sidi Moussa
CQFD
, n° 173, février 2019

Notes

[1Freddy Gomez, « Hommage à Monica », À contretemps, 1er février 2017.

[2Freddy Gomez, « Gómez Peláez, Fernando », Dictionnaire des militants anarchistes, 22 décembre 2008.

[3Albert Camus, Écrits libertaires (1948-1960), rassemblés et présentés par Lou Marin, Montpellier, Indigène éditions, 2016.

[4Exode massif des républicains à la fin de la guerre civile espagnole.

[5Jean-Michel Mension, La Tribu, entretiens avec Gérard Berréby et Francesco Milo, Paris, éditions Allia, 1997.

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