la voie du jaguar
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Sous le signe de Janus

vendredi 2 juin 2017, par Georges Lapierre

“Me gusta la lucha, no tenemos que parar de luchar” (Una mujer)
« J’aime la lutte, nous ne devons pas nous arrêter de lutter » (Une femme)

Je viens juste de revenir de la rencontre qui eut lieu à San Cristóbal du 26 au 28 mai. Elle a remué beaucoup d’idées et beaucoup de gens pour, finalement, aboutir à ce qui peut être considéré comme un moment historique : celui de l’émergence d’un gouvernement indigène au niveau national. Il a un nom, c’est le Conseil indigène de gouvernement et, comme toujours au Mexique, un sigle, c’est le CIG. Ce fut un long processus qui a commencé en octobre 2016 lors du cinquième Congrès national indigène qui eut lieu au Cideci-Unitierra, San Cristóbal de Las Casas, quand les zapatistes ont proposé au CNI de présenter une candidate à la prochaine élection présidentielle de 2018 [1]. Ensuite cette proposition a été exposée aux communautés, tribus, peuples, comités de quartier, etc., dans tout le Mexique où le CNI était présent et actif [2]. Ceux qui ont accepté cette proposition ont délégué, fin décembre, début janvier, des représentants au Cideci afin de préciser la dernière étape : la constitution du Conseil et la désignation de celle qui sera candidate [3].

Nous étions répartis selon la couleur de notre gafete (carton d’identité), la couleur la plus intéressante était le bleu, elle était réservée aux conseillers et conseillères ; la dorée, pour les délégués participants, n’était pas mal non plus ; la verte, qui concernait les invités, offrait peu d’avantages, elle nous permettait cependant d’assister aux tables de travail, mais sans voix au chapitre, ou à l’assemblée plénière à condition qu’il y ait de la place (mais nous pouvions toujours voir la retransmission des débats sur un écran de télé) ; la moins intéressante était la violette (je crois) retenue pour les membres de la Sexta nationale et internationale, elle leur permettait seulement d’errer dans les allées du Cideci.

Il y avait 71 conseillères et conseillers, soit 35 couples plus une personne, ce qui représente la moitié des délégué·e·s qui devraient former le Conseil, bien des communautés n’ayant pas encore, pour différentes raisons (manque de temps, insécurité), désigné leurs représentants au Conseil. Par contre, ces couples de conseillers étaient accompagnés d’un grand nombre de délégué·e·s (plus de mille), auquel s’est ajoutée une délégation de 230 zapatistes menée par le sous-commandant Galeano et le sous-commandant Moisés.

Je dirai que cette rencontre s’est déroulée sous le signe de Janus, comme une pièce de monnaie roulant sur sa tranche, en équilibre précaire, avant de tomber en virevoltant et de montrer une de ses faces. Nous en sommes là pour l’instant, dans une ambiguïté qui n’est pas encore entièrement résolue. Elle nous invite pourtant à faire un effort de compréhension qui ne nous est pas familier ; et puis aussi, sans doute, à nous coltiner avec une réalité complexe et mouvante, à entrer dans une géographie et un calendrier (comme diraient les zapatistes) qui nous ancrent dans un lieu et un temps déterminés, c’est-à-dire qui ancrent notre présence dans un endroit bien défini : le Mexique contemporain.

Prenons, par exemple, le terme de « candidat » (ou « candidate ») : « candidate indépendante à l’élection présidentielle de 2018 ». Ce mot, ce concept de candidat n’a de sens que pour la partie occidentalisée du Mexique, et qui participe, pour des raisons qui lui sont propres bien que surprenantes, à l’élection d’un président et d’un gouvernement national. Ce concept perd tout son sens pour la partie indienne du Mexique, celle qui a décidé d’avoir son propre gouvernement et qui vient de le constituer. Dans ce Conseil indigène de gouvernement, il n’y a pas de président, tout au plus une porte-parole, qui se fera entendre au cours de la campagne électorale de 2018. Et pour se faire entendre du monde métis ou occidentalisé, fermé au monde indien, elle devra prendre l’apparence d’une candidate et seulement l’apparence d’une candidate. Il faut bien se dire que si elle n’a pas l’aspect (ou le semblant) d’une candidate, jamais elle ne sera écoutée et entendue. Du côté indien, elle n’a aucune autorité, elle est seulement la voix du Conseil ; c’est celui-ci, formé des déléguées et des délégués des peuples, qui se trouve investi d’une autorité. María de Jesús Patricio, Marichuy, en est parfaitement consciente : “Aquí estamos presentes quienes van a estar al frente son los 71 concejales, hombres y mujeres del CIG. Yo seré la vocera” (Ici sont présents avec moi ceux qui vont se trouver sur le front, ce sont les 71 conseillers, hommes et femmes du CIG. Moi je serai la voix).

Le délégué de Cherán, communauté indienne autonome de la région purépecha, a précisé cette ambiguïté, il en a tracé les contours en disant que le pueblo purépecha ne pourra jamais l’inviter en tant que candidate, car la ville est interdite aux politiques de tout acabit en général et, en particulier, aux candidats à l’élection présidentielle. Les Purépecha de Cherán devront dont chercher dans leur langue un autre vocable que celui de « candidat » pour la désigner. Finalement ce jeu de l’ambiguïté, qui correspond à celui du partage des eaux entre la société indienne et le monde dit occidental, loin d’apporter de la confusion, éclaire une situation, un présent dans un lieu bien défini, le Mexique d’aujourd’hui, pour peu que nous prenions la peine d’y réfléchir. Allons-nous, dans la vieille Europe, continuer à nous figer sur nos principes et résolutions comme des moines arcboutés sur leurs dogmes ? Alors même qu’une situation autrement ambiguë et bien plus importante se fait jour, celle qui, à l’intérieur même du mouvement indien, sépare le monde des idées, qui tourne parfois à l’idéologie quand ce n’est pas à la pantomime, représenté par certains intellectuels que je veux bien croire indigènes, du monde de la pensée qui prend sa source dans la vie communale et qui tourne parfois au religieux. Je reviendrai dans un court instant sur cette question.

Maintenant, nous pouvons bien nous demander pourquoi les peuples indiens cherchent à être entendus par cette autre face du Mexique, celle qui entre dans le jeu des élections partisanes. Il ne s’agit pas d’accumuler des votes en faveur d’un parti qui serait le parti indien et de faire ainsi pression sur le futur gouvernement national. Nous y décelons deux raisons importantes : la première, une question de survie (llamemos a la sociedad civil ; unamos esfuerzos ; es paso necesario si queremos que sigamos existiendo. « Nous en appelons à la société civile ; nous rassemblons nos efforts ; c’est le pas nécessaire si nous voulons continuer à exister ») ; la seconde, qui se trouve liée à la première, proposer un autre modèle de gouvernement, qui rompt radicalement avec celui d’en haut, « cette organisation criminelle qui nous gouverne » (la organización criminal que nos gobierna).

Il y eut un moment de flottement dans la soirée du samedi 27 quand a été abordée la désignation de la candidate et, finalement, cette nomination fut reportée au lendemain. Et le lendemain le nom de la « candidate » fut avancé et proposé par le CNI, la Coordination provisoire du CNI s’étant entendue sur un nom pendant la nuit. Beaucoup de conseillers et de délégués des communautés qui formaient l’assemblée ont vu leur pouvoir de décision leur échapper pour être confisqué par une sorte d’instance supérieure émanant du CNI, la Coordination provisoire. Certains, comme les délégués de l’assemblée chontale, qui tiennent mordicus à l’expression de la volonté et des souhaits des communautés de base (en bas, à gauche, diraient les zapatistes), ont été surpris et déçus par ce procédé un peu cavalier. Il aurait été plus simple et beaucoup plus clair de s’entendre dès le départ et de décider d’un commun accord que le CNI désignera la « candidate ». En effet il y avait peu de personnes qui répondaient aux critères avancés pour être nommés, deux ou trois, tout au plus, encore fallait-il que ces personnes soient d’accord pour se lancer dans une telle aventure ! L’élue, María de Jesús Patricio ou Marichuy, a incontestablement les qualités et l’envergure requises pour une telle mission. Le choix est bon, c’est seulement la méthode et le flou dont elle s’est entourée qui laisse à désirer.

Nous avons affaire à un ensemble complexe, à une machinerie destinée à porter le fer ou, plutôt, à porter la vie dans un monde terrible ou terriblement inhumain. L’initiative en vient aux zapatistes, cette initiative fut ensuite relayée par le Congrès national indigène, puis par les communautés indiennes et les peuples. La Coordination provisoire du CNI a fait un travail énorme de diffusion, de rencontres, de coordination afin qu’elle puisse prendre forme et voir le jour, et son travail est loin d’être terminé, il lui faut maintenant comptabiliser les signatures nécessaires pour être candidat. Ces quatre composantes, l’EZLN, le CNI, la Coordination, le Conseil indigène de gouvernement (le CIG), forment un tout et structurent cette « machinerie » (je ne dirai pas cette machine de guerre), ou cette dynamique humaine, destinée à transformer la vie et à mettre fin à l’horreur capitaliste.

Au cours des tables de travail, une réflexion intéressante a pu se développer oralement pour aborder les points touchant le gouvernement indien, ces buts, sa stratégie, sa relation avec d’autres composantes de la société, j’avais le sentiment d’une réflexion libre à plusieurs avec une grande capacité d’écoute ; et puis établir la liste de toutes les idées émises sans chercher à y instaurer une échelle des priorités ni un ordre hiérarchique m’a semblé prometteur. Le gouvernement s’exercera dans deux directions, l’une orientée vers l’extérieur consistera surtout à défendre la terre et les territoires indiens face à l’ingérence du capital ; l’autre, orientée vers l’intérieur, cherchera à promouvoir l’autonomie des régions et à sauvegarder et renforcer les valeurs indiennes (la langue, l’éducation, l’assemblée, le sens du service, etc.).

Pourtant cette machinerie complexe ne pourra fonctionner et changer la face du monde que si elle s’ancre dans le spirituel, et non pas dans l’idéologie. Si l’idéologie, c’est-à-dire le monde des idées, prend le dessus, elle cherchera immanquablement à utiliser cette dynamique humaine à des fins limitées qui lui sont propres et qui n’auront ni la puissance ni l’envergure de la pensée, quand elles ne tourneront pas à une farce sanglante. Le sous-commandant Moisés est sans doute visionnaire, la porte-parole du Conseil aussi :

La tierra es nuestra madre, de ella nace y crece todo lo que nos da vida ; en ella respira y tiene vida cada arroyo, cada roca, cada cerro. Por tener vida y ser fuente de vida, la tierra tiene un significado especial y sagrado para nosotros. La madre tierra nos alimenta, de ella recibimos el aire que respiramos, el sol que nos ilumina, la luz para el trabajo, la oscuridad para el descanso y el sueño. De ella recibimos la primera visión y el primer respiro al nacer. A ella regresaremos al final de nuestros pasos por este mundo… No concebimos que nuestras tierras y territorios sean un objeto cualquiera, que puede ser vendida y comprada como cualquier mercancía.

« La terre est notre mère, d’elle naît et croît tout ce qui nous donne vie. En elle respire et vit chaque rivière, chaque rocher, chaque colline. Parce qu’elle porte la vie et est source de vie, la terre a une signification spéciale et sacrée pour nous. La terre mère nous nourrit, d’elle nous recevons l’air que nous respirons, le soleil qui nous illumine, la lumière pour le travail, l’obscurité pour le repos et les songes. D’elle nous recevons la première vision et le premier souffle. À elle nous revenons à la fin de notre passage par ce monde… Nous ne pouvons concevoir que notre terre et notre territoire puissent être un quelconque objet pouvant être vendu et acheté comme n’importe quelle marchandise. [4] »

Le spirituel ne peut prendre que la figure d’un dieu ou d’une déesse, c’est la forme qu’épouse la pensée pour s’élever dans l’imaginaire collectif, le fixer et l’animer, agglutiner et mouvoir une communauté de pensée, l’ébranler. Nous voyons alors la déesse mère s’élever comme un étendard et envahir notre ciel, Coatlicue, la femme à la jupe de serpents ? Tonantzin, notre petite mère ? La Guadalupana ? Peu importe, peu importe, mais c’est elle qui nous inspire et qui nous porte au-delà de nous-mêmes. Pourtant il serait dangereux, dans les conditions que nous connaissons actuellement, de délaisser l’intelligence stratégique pour se laisser griser par la passion et l’émotion. Sans perdre le contact avec le terreau de la pensée profonde et prophétique où naissent les dieux et les déesses, que représente la vie collective reposant sur d’antiques usages, il est important de garder sa lucidité, une lucidité visionnaire comme un chef de guerre sioux ou apache.

Rendez-vous est pris pour le 12 octobre 2017 à San Cristóbal de Las Casas (Chiapas).

Oaxaca le 30 mai 2017,
Georges Lapierre

Conférence de presse de l’Assemblée constitutive du Conseil indigène de gouvernement
(vidéo en espagnol)

Notes

[3Cf. « Es la hora de los pueblos », janvier 2017 ; « Retour sur une proposition », janvier 2017. (Ces textes ont été diffusés sur le site lavoiedujaguar.net.)

[4Intervention de María Jesús à la Chambre des députés le 28 mars 2001 au cours de la Marche de la couleur de la terre afin de faire reconnaître les accords de San Andrés, cité par Magdalena Gómez, “Consejo Indígena de Gobierno”, La Jornada du 30 mai 2017.

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