la voie du jaguar
informations et correspondance pour l’autonomie individuelle et collective

Accueil > bibliographie > notes de lecture > Nouveaux fragments épars pour un anarchisme sans dogmes

Nouveaux fragments épars
pour un anarchisme sans dogmes

lundi 7 août 2017, par Claire Auzias

Tomás Ibáñez
Nouveaux fragments épars pour un anarchisme sans dogmes
Rue des Cascades, Paris, 2017

Le maître mot de ce livre est annoncé sans surprise dès son titre : sans dogmes. C’est pourquoi l’on peut considérer en surplomb ces 473 pages comme un exercice tendu vers ce but et, disons-le sans ambages, réussi. Tomás Ibáñez est convaincant dans sa volonté libertaire, je veux dire : toute en souplesse de pensée en tentant ici ce pari de déployer une réflexion en actes sous nos yeux, réflexion qui emprunte à toute la philosophie de la seconde moitié du XXe siècle — au moins française — et de la porter au sein de l’anarchisme. À cet égard, il y a peu d’ouvrages aussi contemporains que l’on puisse mettre dans des mains tant lettrées que novices pour faire la connaissance de la pensée anarchiste, sans rougir. Et pourtant, ce ne sont pas les livres qui manquent, ni même les anarchistes qui utilisent leur cerveau à des fins semblables. Propagande pour les uns, sciences humaines et sociales pour d’autres, relations d’expériences et de luttes pour d’autres encore.

C’est donc la première conclusion qui ressort de cette lecture : voilà enfin un ouvrage qui utilise les mots et les outils, les volontés et les usages de notre génération intellectuelle, de ceux que nous avons tous lus, côtoyés, intériorisés et qui sont notre héritage collectif.

Bien sûr les anarchistes sont divers à tous points de vue, mais désormais quand on nous demandera : que dois-je lire pour m’introduire à l’univers anarchiste, pour comprendre, et m’orienter ? On pourra leur indiquer ce titre. Sans doute quelques autres titres aussi plus concrets, plus simples pour certains.

Le mouvement anarchiste stricto sensu de la seconde moitié du XXe siècle fourmille d’apports conceptuels et cognitifs de la part de dizaines d’auteurs, voire de centaines, à travers le cosmos anarchiste planétaire, et je n’entends pas nourrir une confusion élitiste qui consisterait à exclure toutes les autres contributions. J’insiste cependant sur cet aspect intéressant du livre de Tomás Ibáñez, qui est la rencontre syncrétique avec les concepts de la complexité, par exemple élaborés par Edgar Morin, ici jamais cité, de Gilles Deleuze, ici effleuré : « Cette étrange unité qui ne peut se dire que du multiple » (p. 460), mais surtout de Michel Foucault dont l’auteur ne fait pas mystère de son engouement. Ce qu’il nomme sa « boîte à outils ». On a donc quitté le champ du XIXe siècle qui fut notre référence à tous longtemps et on entre de plain-pied dans l’actualité. Je n’emploie pas certains mots-valises du temps présent qui, à leur seule évocation font frissonner d’effroi les esprits congelés. En clair je n’inscris pas ce livre dans une tendance importée d’outre-Atlantique et dans nos contrées nommée postmodernité ou french theory qui n’a plus rien à voir avec ses penseurs originaux d’il y a cinquante ans. Non, le livre de Tomás Ibáñez, se référant continuellement et principalement à Michel Foucault, n’est pas un produit de la postmodernité, et il n’est pas un livre postmoderne. J’ajoute pour faire bon poids qu’il l’est si peu que son style conceptuel, à mon avis, appartient même déjà au passé et n’est plus opérant ni explorateur de l’immédiat présent. Le langage de ce livre est celui que tous les lecteurs de ces cinquante dernières années ont connu, appris, étudié, disséqué et il est devenu le langage commun de toute science sociale et humaine du second vingtième siècle. À cet égard, il en est comme un « classique » car si l’on compare le langage par exemple d’un Baillargeon, ou d’un Hakim Bey, on verra en quoi ce corpus ici mobilisé par Tomás Ibáñez est typique d’une époque révolue.

Je bousculerai l’ordonnancement de ce livre et commencerai ici par la fin, c’est-à-dire la partie numéro IV « Fragments d’un parcours ». Cette partie est passionnante et sans doute d’abord parce qu’elle nous indique qui parle, qui écrit, qui est l’auteur. On comprendra mieux de quelle matière sont faites ses réflexions. Ce chapitre s’ouvre par la réédition d’une « Conversation biographique avec l’auteur ». Avec la marque de fabrique de son concepteur, Freddy Gomez, dans la revue À contretemps, lequel a ainsi multiplié les interviews de ce type avec grand nombre de personnages. C’est par là qu’il faut ouvrir ce livre. Tomás Ibáñez est un enfant né en Espagne et arrivé en France à l’âge de trois ans en 1947, pour des raisons d’ordre personnel de sa mère, car de père il n’en est quasiment pas question. Une mère qui fut liée au mouvement anarchiste espagnol. Et nous voilà bien ancrés dans le plus grand mythe anarchiste du XXe siècle. On part de là, et on revient là, on tourne autour de là, entre Saragosse et Barcelone. Et quand on a des soucis de géolocalisation politique dans les propos de l’auteur, on revient à sa biographie et on repart sur des rails fermement scellés. Un duo de qualité entre les deux locuteurs s’installe, qui nous permet d’entendre des jalons de l’histoire de l’exil anarchiste espagnol, d’une part. D’autre part, qui rompt avec le silence relatif sur la transmission anarchiste espagnole en France en tout cas (comme certainement à peu près partout). Irruption dans le champ écrit et proféré d’un murmure antérieurement chuchoté, et indéniablement nécessaire tant à la constitution de l’anarchisme mondial postérieur à l’Espagne qu’à la survie de ceux qui en sont les porteurs de nos jours. Ce point d’origine ne peut pas être oublié dans la formulation ultérieure d’un anarchisme contemporain par Tomás Ibáñez. Non qu’on se réfugie dans une légitimité imaginaire. Mais parce que l’auteur explique pas à pas, les étapes de la formation de sa pensée, depuis l’Espagne en exil jusqu’à la France en insurrection. C’est une chance exceptionnelle qui nous est ici livrée et exaltée : ce trait d’union entre l’origine espagnole dans la révolution et l’immersion enthousiaste dans le mai 68 parisien, ce fameux fil rouge de l’histoire sensible, qu’on pourrait tout aussi bien appliquer à l’histoire spartakiste, bundiste, et pourquoi pas, russe, mais qui chez nous, revêt cette « préférence nationale » pour l’Espagne anarchiste, car enfin il s’agit tout de même de l’unique tentative anarchiste de révolution collective, comme l’écrivit son « ministre de la guerre », García Oliver, dans son livre L’Écho des pas. Donc cet entretien restitue quelques-unes des étapes fondamentales à comprendre pour qui veut savoir comment s’est tissée cette conspiration. Deuxième étape : Marseille, et les premiers anarchistes français rencontrés. Marseille, André Arru, René Bianco, autant dire des monuments de l’histoire anarchiste, française, cette fois-ci ! (J’imagine d’ici des jeunes gens de vingt ans se disant : mais de quoi parlent-ils ? Qu’est-ce qu’on en a à faire des monuments historiques ?) Et puis un jour vint Paris. Comment s’est fabriqué le mouvement anarchiste entre France et Espagne ? Entre Espagne et France ? Car rarement l’on vit d’aussi près l’interaction entre les histoires de ces deux pays après la deuxième guerre mondiale, sur le plan bien sûr de l’histoire de l’anarchisme). Et là, on ne peut pas nier le rôle politique non pas de l’auteur à titre individuel mais de ses liaisons plurielles et de leurs choix : car dès 1964 les dés en sont jetés. Et si la spontanéité de l’auteur à travers ses pérégrinations est bien préservée, il n’en demeure pas moins qu’il fut des choix, des décisions, des orientations décisives dans l’histoire collective ultérieure, dont nous lui sommes tous redevables et reconnaissants. 1962 : « Pourquoi j’ai choisi l’anarchie ? » son premier texte écrit. 1963, Paris et la Sorbonne. Parallèlement, développement du mouvement néo-anarchiste. Je veux dire que Tomás Ibáñez toute sa vie a parcouru un nouvel anarchisme et cela dès ses débuts. De 1963 à 1968 il est de ceux — peu nombreux — qui fomentent un anarchisme adéquat à l’époque contre l’immobilisme des anciens qui avaient certes, sauvegardé héroïquement une idée de l’anarchisme sous l’ère stalinienne, mais qui y avaient engouffré toutes leurs forces. Ici l’entretien se fait historiographie. Quant au mois de mai lui-même, son souvenir reste enivrant des dizaines d’années après, dit-il ; et il est recommandé de se référer au témoignage de Tomás Ibáñez pour qui veut approcher d’un peu près cet événement sans égal, au moins à Paris. Sa « Chronologie subjective » nous en rend compte. Tout comme son héritage dans l’article intitulé : « Désir de Mai ». « Toutefois il convient de noter que lorsque la normalité fut lentement revenue, ils furent nombreux ceux qui ne supportèrent pas la perspective de renoncer aux promesses de Mai. Ils ne purent se résigner à continuer à vivre comme avant, et, au cours des semaines, des mois, ou dans les années immédiatement postérieures, ils se donnèrent la mort d’une façon ou d’une autre » (p. 444). J’ajoute qu’ils sont très rares, ceux de nos contemporains qui s’en sont aperçus, de ces morts.

Troisième étape, retour à Barcelone, 1973. Franco est toujours vivant. Mort de Franco, reconstruction espagnole post-dictature. Tomás Ibáñez est encore là parmi les anarchistes espagnols « d’outre-tombe ». Renaissance de la CNT, par exemple.

Hormis la chronologie, l’auteur s’explique largement sur sa rencontre intellectuelle et politique avec Michel Foucault. Cet autre événement, intellectuel cette fois-ci, de la vie de Tomás Ibáñez est présenté par lui et pour lui comme fondamental. Ce que je trouve intéressant, en ce que Michel Foucault n’a jamais été proche des anarchistes du point de vue politique d’une part, puisqu’il partait d’une pensée immobile et conservatrice à l’origine pour se rapprocher dans les années soixante-dix de la Gauche prolétarienne dont il fut un compagnon de route. Quant à ses travaux — fondamentaux assurément — après avoir sondé la généalogie de l’oppression, il s’est tourné en fin de parcours vers une vision plus ouverte et dynamique, à partir de son Histoire de la sexualité, pour ne rien dire de ses travaux au Collège de France publiés post mortem (et que je n’ai pas lus personnellement) mais dont chacun vante les mérites, notamment à propos d’un retournement complet de perspective par rapport au premier Foucault. C’est ainsi à partir d’une position politique qui me semblait conventionnelle, même s’il analysait les abysses du pouvoir magistralement, que Michel Foucault se hisse sous la lecture enthousiaste de Tomás Ibáñez à la place de penseur prioritaire pour l’anarchisme contemporain. Voilà qui ne cesse d’étonner. Mais à lire Tomás Ibáñez, on se laisse sinon convertir, du moins comprendre. Mon penchant personnel serait plutôt vers une autre conclusion que celle de l’auteur : il n’est nulle nécessité d’être anarchiste pour savoir penser le pouvoir, la domination et l’aliénation. De nombreux auteurs non anarchistes l’ont fait et c’est plutôt le contraire qui surprend : les auteurs anarchistes qui ont renchéri sur les analyses du pouvoir sont nombreux, mais les inventeurs d’une théorie du pouvoir sont bien rarement des anarchistes. Tout cela pour dire qu’il est compatible d’être un grand penseur du politique, même dans sa forme incorporée et introjectée, sans être le moins du monde anarchiste. Par exemple Machiavel était-il anarchiste ? Non. Mais ce dont Tomás Ibáñez nous convainc, c’est que la pensée de Michel Foucault régénère l’anarchisme lui-même. « Les formulations de Foucault entrent en écho » écrit Ibáñez. C’est son point de vue déroulé dans ce livre dans ses articles ici collectés. En ce qui me concerne, j’aurais plus aisément compris que l’on admette Gilles Deleuze comme un penseur de style anarchiste au sens où il considère le multiple. Deleuze est le grand artisan de la pensée du multiple, du moléculaire, toutes choses affinitaires avec, en tout cas, la pensée individualiste anarchiste classique, alors que je dirais que Foucault est celui de l’Un. Mais je répète : Tomás Ibáñez est convaincant et rien ne vaut de le lire pour en juger.

Il n’en demeure pas moins que l’usage qu’il fait de la pensée de Michel Foucault actualise indéniablement l’anarchisme et c’est cela qui importe. Personnellement je renâclerais à l’idée d’embrigader quelqu’un comme Foucault dans les rangs anarchistes et ne serait-ce au moins parce que, lorsque j’étais en prison, il a refusé lui — le cofondateur du GIP (Groupe d’information sur les prisons) — de nous soutenir ! Sic ! On est assez loin de l’anarchisme ! Mais je laisse l’entière responsabilité à l’auteur, d’autant, je le répète, que son argumentation est limpide et entièrement moderne. J’ajoute que le langage, la forme d’énonciation de Tomás Ibáñez elle-même est d’une acuité très antiautoritaire. Il ne tape pas du poing sur la table. Il s’agit, par ce livre de restituer une vie de réflexion synthétisée autour de la pensée de Foucault, mais qui devient, dans ce livre, la pensée de Tomás Ibáñez. Son apport singulier à l’anarchisme contemporain déposé pas à pas dans ses articles ici rassemblés, notamment dans la première partie du livre.

On appréciera au passage le rappel de l’histoire d’un symbole, celui du A cerclé, restitué collectivement, mais qui à lui seul résume ce second vingtième siècle des anarchistes.

À rebours, j’avoue être plus perplexe envers le premier texte proposé en ouverture de cet ouvrage : « L’anarchisme est un type d’être constitutivement changeant. Arguments pour un néo-anarchisme ». Car si je concède aisément la capacité de l’anarchisme à s’auto-engendrer au fil des événements, donc à ne pas constituer un corpus définitif et figé, je ne partage pas cette sorte de fluidité illimitée qui ressort de cette lecture. L’anarchisme, l’auteur le sait évidemment, ce sont aussi des principes, des préceptes, des directions, un ensemble cohérent. Entre la rigidité stérile du ânonnement des versets sacrés et la disponibilité complète à toute innovation (ou prétendue telle) il y a des jalons à fixer. Ainsi par exemple, « ni dieu ni maître », cela signifie aussi « ni dévot ni serviteur ». Il n’y a pas place dans cette pensée de l’émancipation pour des stratégies d’asservissement. Il existe aussi des innovations grandes ou petites qui sont vouées à la contre-révolution, au retour du conservatisme, à la régression mentale et sociale. Va-t-on ouvrir grand nos bras pour accueillir ? L’anarchisme a longtemps été minoritaire, ultraminoritaire, infinitésimalement minoritaire. Il peut le rester en ramant à contre-courant. Ce premier article de Tomás Ibáñez laisse à penser que finalement n’importe qui pourrait s’abriter sous le parapluie anarchiste en proférant n’importe quoi. Il y a quelque chose d’invertébré dans cette approche où probablement il manque quelques précisions pour muscler son propos, je ne fais en rien un procès d’intention ce disant mais, au contraire, j’aurais souhaité une confrontation éventuellement précise entre des concepts traditionnels anarchistes et leur forme évolutive de nos jours. Ce qui est partiellement le propos de textes présentés plus loin dans cet ouvrage. Quant à renvoyer l’universalisme du côté des croyances superstructurelles à visée hégémonique, je ne partage aucunement cette appréciation (p. 34). Cela pourrait faire l’objet d’un travail minutieux ultérieur.

Pour finir j’évoquerai les chapitres hautement instructifs qui analysent l’Espagne contemporaine et les mouvements dont nous fûmes spectateurs ces dix dernières années et qui composent la troisième partie : « Échos d’outre-Pyrénées ». Qu’il s’agisse du nationalisme catalan, de Podemos, de Can Vies, on ne peut que souscrire aux présentations de Tomás Ibáñez, observateur et acteur, là encore, de premier plan.

« La nouveauté, c’est donc qu’aujourd’hui le mouvement anarchiste n’est plus l’unique dépositaire, le seul détenteur de certains principes antihiérarchiques, ni de certaines pratiques antiautoritaires, ni de formes d’organisation horizontales, ni de la capacité d’engager des luttes qui ont des tonalités libertaires et qui recourent à l’action directe. Ces éléments sont disséminés hors du mouvement anarchiste… » (p. 26). Ce constat doit être diffusé afin de ne pas se nourrir d’illusions quant à la vocation de masse de l’anarchisme !

Paris, juin 2017,
Claire Auzias

Source : R.A. Forum
9 juillet 2017.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

SPIP | Ouvaton.coop | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0